20/06/2021

MONSTRE | QUATRE ? (tome 4) (Enki Bilal - 2007)

 Casterman - 62 pages

19/20   L'histoire d'une rédemption

    Sacha, malade après sa contamination par une mouche de l'Obscurantis Order, lutte pour guérir. Elle peut compter sur l'amour inconditionnel que lui voue Amir.
À des milliers de kilomètres de là, l'équipage en route pour Mars sombre dans l'hédonisme le plus surprenant, en décalage total avec le sérieux de la mission. Leyla est en effet sortie prématurément de l'état léthargique programmé durant les six mois de vol et a réveillé les hommes et les femmes qui l'accompagnent pour une orgie en apesanteur après un lâcher de mouches !
Quant à Nike, son cauchemar organique touche à sa fin.
Les événements semblent tous basculer dans une nouvelle direction complètement inattendue ! Warhole, sous ses différentes formes, opère de grandes mutations qui vont à nouveau bouleverser l'équilibre du monde. Fonte des glaciers, virus tueurs, trou dans la couche d'ozone sont ses nouvelles marottes. Dans un sursaut vertueux, à travers un nouveau visage et un Absolute Evil Fight, le monstre change radicalement.

  Enki Bilal clôt sa tétralogie de façon insolite mais réfléchie. Le cycle, continuellement sombre depuis les premières pages, s'ouvre à de nouveaux espoirs. Le monstrueux Warhole, incarnation du mal absolu, accepte le dialogue et rassemble même les trois orphelins lors d'un repas mémorable en lévitation au-dessus de la Tour Eiffel.
La boucle est bouclée : Leyla, Nike et Amir, malgré les complications provoquées par leurs précédents doubles ou répliques, les guerres en ex-Yougoslavie et leurs parcours si différents, peuvent à nouveau échanger un regard, se toucher, ressentir sans doute ce lien indescriptible et inconscient qui les unira continuellement.

  Bilal emmène le lecteur avec lui dans une conclusion totalement surréaliste et baroque. Mars est désormais en voie d'être colonisée tandis que Sutpo Rawhlœ, énième version d'un être étrange et indéfinissable, livre sa vision vertigineuse de l'art où l'homme dans son unité devient matière première.
Quatre ? au titre volontairement énigmatique car possédant plusieurs interprétations, donne une magistrale leçon de création artistique. L'accident est parfois ce qui pousse le plasticien à reconsidérer son point de vue, à prendre une nouvelle direction et à parfaire sa création. Une parole de feu Warhole est à ce titre très évocatrice : « La matière essentielle des créateurs est souvent accidentelle... Une couleur dévoyée, une note inepte, un mot trouble, une fêlure chromosomique, trois orphelins dans un même lit bombardé... »
Ici, la fraternité entre les hommes au sens large du terme, élément imprévu dans la matière première, a fini par orienter une construction démoniaque vers une œuvre bienfaitrice, débarrassée de toute velléité guerrière et vicieuse. La tétralogie du monstre est finalement l'histoire d'une rédemption où l'humanité est l'ingrédient salvateur. Une formidable leçon d'optimisme et une réflexion profonde sur l'art qui est ESSENTIEL.

[Critique publiée le 20/06/21]

MONSTRE | RENDEZ-VOUS À PARIS (tome 3) (Enki Bilal - 2006)

 Casterman - 70 pages

18/20   Mars, les mouches et le foot

    Leyla erre dans Belgrade désemparée suite à la disparition de Nike. Elle est hantée par les rêves qu'elle fait et qui la pousse à croire qu'il est toujours vivant.
Une équipe de scientifiques, travaillant sur les disparus du 32 décembre et le site de l'Aigle, lui apprend que ses songes correspondent à des images réelles qui lui parviennent de la planète Mars ! Habituée aux vols spatiaux sur Hubble 4, Leyla se porte alors volontaire pour participer à la première mission humaine sur la planète rouge.
Le Dr Warhole saisit l'occasion de ce projet d'exploration pour bâtir un nouveau plan machiavélique en utilisant une réplique de la jeune femme tandis que Holeraw, son séduisant avatar, lâche dans l'atmosphère terrestre une nouvelle œuvre conceptuelle intitulée Red Der Decompression et constituée de millions de milliards de mouches rouges génétiquement modifiées.
Nike, le vrai, est devenu l'hôte de Warhole qui tel un alien s'est greffé à son abdomen.
Enfin, Amir et Sacha se marient grâce à un homme d'affaires du monde du football ayant transformé un porte-avions poubelle israélien en camp d'entraînement sportif volant pour une équipe multiconfessionnelle ! Amir y tient le poste de remplaçant de gardien de but.

  Enki Bilal nous livre un album riche en complexité scénaristique et initiateur de nouvelles questions. Attention, il est hautement recommandé d'enchaîner la lecture des différents tomes afin d'éviter toute confusion entre les véritables personnages et leurs répliques que le Dr Warhole s'amuse à semer au fil des pages.
Le poids de la religion est présent et demeure, avec l'appartenance ethnique, le fil rouge des tensions qui hantent notre société future imaginée par l'auteur d'origine serbe.
Comme dans son travail précédent, La trilogie Nikopol, il y a des scènes totalement surréalistes et baroques tel ce porte-avion désaffecté transformé en terrain de foot ou cette nouvelle façon d'échanger la balle qui tient compte des qualités chorégraphiques des joueurs dans l'attribution des points. Enki Bilal, fan de foot, a toujours aimé représenter le sport dans son œuvre en modifiant au passage quelques règles pour rajouter du piment, de la diversité ou parfois même de la violence. Il est même à l'origine d'une nouvelle activité qui possède sa propre fédération et ses championnats du monde : le chessboxing, mélange de boxe et d'affrontement devant un jeu d'échecs, a été imaginé dans Froid Équateur !
Enfin, le thème de la science-fiction est présent à travers la conquête de Mars ou cette horrible créature introduite dans le corps de Nike qui n'est pas sans rappeler le célèbre Alien de Ridley Scott comme un clin d'œil à celui qui dit avoir été influencé par l'œuvre bilalienne pour la réalisation du mythique Blade Runner en 1982...

[Critique publiée le 20/06/21]

MONSTRE | 32 DÉCEMBRE (tome 2) (Enki Bilal - 2003)

 Casterman - 62 pages

18/20   Une réflexion sur les limites de l'art

    Sacha a été contaminée par une mouche suite à son séjour au centre des « Éradicateurs ». Amir ne peut se résigner à laisser dans cet état l'amour de sa vie et prend conseil auprès d'un médecin. Les transformations qui s'opèrent en elle, dont une peau qui noircit, sont de nature hybride et rendent perplexe le corps médical...
Nike, lui, tombe à nouveau dans un piège fomenté par Holeraw, une créature fabriquée de toutes pièces par le Dr Warhole et dont le nom en est l'anagramme. Il est invité, en compagnie de son ex-compagne Pamela, à une soirée « White colour » : chacun, vêtu de blanc, évolue dans un décor recouvert de toiles blanches ; l'œuvre consiste à faire couler le sang et l'utiliser comme un pigment de peinture. Ambiance garantie !
Quant au site de l'Aigle qui révèle des informations de nature bouleversante propres à modifier toutes les connaissances acquises sur l'histoire de l'humanité et de l'univers, il s'ouvre progressivement aux grands dignitaires de la planète invités à le découvrir.

  Le Dr Warhole, dont il ne reste plus que la tête en décomposition dans un bocal, crée aussi une nouvelle œuvre d'art morbide intitulée Compression de mort éructée. Il s'agit de la production d'un nuage pestilentiel qui provoque une pluie noire acide et prend de l'ampleur au fil de ses pérégrinations au-dessus de la planète...
Il « joue » aussi avec deux doubles de Nike qu'il a créés et qu'il envoie respectivement à la rencontre d'Amir et de Leyla. Les deux disparaîtront, l'un assassiné et l'autre volatilisé un certain 32 décembre.

  Ce second tome pose beaucoup de questions contrairement au premier qui possédait une forme d'unité intrinsèque. Il révèle des informations incroyables au sujet du site de l'Aigle sans donner suffisamment d'explications, ce qui peut frustrer le lecteur ; mais ce qui peut aussi le faire se précipiter sur la suite des aventures de Nike et ses amis.

  Les pages blanches de la soirée « White colour » se démarquent graphiquement du reste du récit toujours sombre et chargé côté pigmentation. L'art contemporain entre même en résonance avec celui des peintures rupestres.
Enki Bilal livre à travers cet album une réflexion sur l'art. Jusqu'où peut-il aller ? Quelles sont les formes encore à inventer ? L'art doit-il servir un dessein ? On dit qu'il faut tout oser dans l'art et cette liberté en est presque une définition. Mais cette liberté ne peut pas se faire au détriment de celle des autres !
L'auteur pose des questions passionnantes qui sont en lien direct avec son propre parcours composé de nombreuses évolutions graphiques et réparti entre les différents média que sont la bande dessinée, la peinture ou le cinéma.

[Critique publiée le 20/06/21]

MONSTRE | LE SOMMEIL DU MONSTRE (tome 1) (Enki Bilal - 1998)

 Casterman - 70 pages

20/20   Chef-d'œuvre

    C'est l'histoire de trois orphelins, trois nourrissons partageant le même lit dans un hôpital de Sarajevo en 1993 durant les guerres de l'ex-Yougoslavie. Nike, Amir et Leyla sont déjà unis par le destin tandis qu'au-dessus d'eux un trou béant causé par un obus leur fait voir l'immensité cosmique et déjà la bêtise des hommes...

  2027, le monde n'a opéré aucun virage vertueux. Au contraire, il s'enfonce dans l'obscurantisme le plus profond. L'air est gris, pollué et les voitures filent dans les airs comme l'avait imaginé Jean-Claude Mézières dans la bande dessinée Valérian.
Nike, installé à New-York, est un spécialiste reconnu de la mémoire. Il travaille dessus en remontant de plus en plus loin dans ses souvenirs. Il s'est juré de protéger Amir et Leyla, les deux êtres qui l'ont accompagné dans ses premières semaines de vie.
Leyla consacre sa vie à la conquête spatiale et travaille au cœur d'un projet confidentiel dans le désert du Néfoud suite à la réception de signaux extraterrestres en provenance de la nébuleuse de l'Aigle.
Enfin, Amir vit à Moscou avec son amie Sacha. Ils semblent connaître quelques galères dans ce monde où la société est disloquée. Tous deux viennent de signer un contrat avec un mystérieux employeur...

  Ces trois protagonistes vont être projetés au cœur d'un chaos lié à l'Obscurantis Order, une branche religieuse radicale et fondamentaliste qui a pour seul objectif de détruire la pensée, la connaissance, la culture et la science.
Nike, rescapé d'un attentat, est instrumentalisé pour détruire la base de ce mouvement religieux intégriste.
Amir et Sacha découvrent que leur nouvel emploi se situe en Sibérie orientale dans un centre de préparation pour « Éradicateurs » sous l'influence de mouches œuvrant pour la gloire de l'obscurantisme.
Concernant Leyla, sa connaissance du site de l'Aigle fait d'elle un pion capital pour l'Obscurantis Order qui ne peut tolérer, par le signal venu d'ailleurs, la remise en cause de l'existence même de Dieu.

  L'histoire est en réalité rendue bien plus complexe par la présence du Dr Warhole, personnage central de la série et incarnation du mal absolu, qui manipule tout le monde à sa guise en créant des répliques et autres doubles des autres et de lui-même. Cet être machiavélique semble à lui tout seul bien plus dangereux que l'Obscurantis Order !

  Enki Bilal entame avec ce premier volume une œuvre importante dans sa vie artistique. C'est la première fois qu'il aborde de front le sujet de l'ex-Yougoslavie où il est né et a vécu enfant. Dans cette tétralogie, il a voulu exorciser les démons et non-dits qui sommeillaient en lui depuis de longues années.
L'histoire est complexe et peut être lue sous différents angles : de la pure science-fiction, même s'il s'agit davantage d'anticipation, un manifeste contre l'obscurantisme religieux ou encore une catharsis du rapport de Bilal avec la Yougoslavie éclatée par les nationalismes.
Les interrogations sur leur origine serbe, croate ou yougoslave hantent certains personnages tandis que dans un tome ultérieur, l'auteur à travers Nike posera des questions sans réponses sur la venue du président François Mitterrand à Sarajevo le 28 juin 1992 qui est la date anniversaire de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand en 1914 et donc du déclenchement de la première guerre mondiale.

  Les dessins présentent des minarets et synagogues qui témoignent toujours en 2027 de l'origine multi-ethnique et multi-religieuse d'une ville comme Sarajevo. À mes yeux, cette histoire dénonce principalement l'intégrisme religieux qui, on le sait malheureusement, est depuis revenu plus que jamais sur le devant de la scène internationale. Trois ans après la publication de ce récit allait en effet survenir l'événement du 11 septembre 2001 signant le début d'un terrorisme toujours présent.
Sacha, la compagne d'Amir, symbolise cette obéissance aveugle et cet endoctrinement total qui peuvent conduire à la folie. Là, il ne s'agit plus d'anticipation mais de la réalité.
Tout cela prend place dans une ambiance lourde, terne et moribonde. Les visages sont tristes, les villes sont polluées. Il n'y a semble-t-il plus aucun espoir...

  L'esthétisme de Bilal atteint un niveau exceptionnel.
Son dessin, reconnaissable entre tous, est sublimé par des couleurs directes faites à l'acrylique et au pastel. L'homme a modifié totalement sa façon de faire. Il mixe davantage les techniques mais la révolution est ailleurs : chaque case n'est plus créée directement dans une planche prédécoupée de façon précise mais devient une œuvre unique, un tableau qui existe avant même la notion de page de bande dessinée.
Enki Bilal travaille ainsi sur de grands formats et repousse considérablement ses limites matérielles et par extension artistiques. Il transcende le 9ème art pour en faire un art hybride avec le 3ème, celui de la peinture. C'est dans ces prises de risque et dans ces évolutions que l'on reconnaît les grands artistes.

[Critique publiée le 20/06/21]

CIELS D'ORAGE (Christophe Ono-Dit-Biot / Enki Bilal - 2011)

 Flammarion - 266 pages

18/20   Confessions d'une légende de la bande dessinée

    Au cœur de son atelier parisien, Enki Bilal s'est confié durant quarante-deux heures au journaliste et écrivain Christophe Ono-Dit-Biot. Dans un lieu baigné de lumière, près de l'église Saint-Eustache, parmi chevalets, toiles, pinceaux, pastels et rayonnages de livres, l'homme au regard sombre et tourmenté s'est livré au sujet de son œuvre et de son parcours. Ciels d'orage en est la restitution écrite.

  Enes, de son vrai prénom, Bilal est né en 1951 à Belgrade d'une mère tchèque et catholique et d'un père bosniaque et musulman. Seulement voilà, son pays de naissance, la Yougoslavie, n'existe plus aujourd'hui et son père l'a quitté enfant pour s'installer seul durant cinq ans à Paris. Ces deux événements sont très certainement à l'origine de ses créations torturées, engagées, parfois hermétiques mais toujours brillantes.
Le père d'Enki Bilal était le tailleur personnel du maréchal Tito à côté duquel il s'était battu durant la seconde guerre mondiale. En 1956, il quitte donc sa femme et ses deux enfants en bas âge pour Paris alors capitale de la mode. Les raisons de ce départ, sans doute d'ordre politique, resteront toujours mystérieuses...

  Dans son Belgrade natal, le jeune gamin fréquente beaucoup le parc de Kalemegdan situé juste en face de chez lui. Ancienne forteresse construite pour résister à l'envahisseur turc, le lieu abrite entre autres un musée de la guerre voulu par Tito. Durant dix ans, Enki y joue à la guerre, à cheval sur les roquettes ou hissé sur les tanks et analyse ainsi les choses : « je crois que tout mon travail est issu des souvenirs de Kalemegdan ».
Plus loin, il rajoute en parlant de l'aspect brut et ancien des portes cloutées et des murs de la vieille forteresse : « Je crois que toute ma vie je porterai le souvenir, dans mes doigts, sur la paume, de ces surfaces rugueuses, zébrées d'histoires. Mon dessin essaie de retranscrire ces textures. »

  En 1961, la petite famille rejoint le père dans la banlieue parisienne de La Garenne-Colombes ; lors de son arrivée après un voyage éreintant en train, le jeune garçon cherche désespérément des yeux la Tour Eiffel ne sachant pas que la majorité des gens vit dans des périphéries grises et non au pied de prestigieux monuments.
Les retrouvailles entre ses parents ont un parfum d'échec. Dès lors, le futur artiste trouve dans le dessin un échappatoire puissant.

  Il relate ainsi sa première rencontre avec Goscinny, grand nom de la bande dessinée, alors qu'il était encore adolescent puis plus tard l'obtention du premier prix à un concours organisé par le magazine Pilote. Là, il améliore sa technique et apprend l'art de la narration avant de rencontrer le scénariste Pierre Christin. Tous deux publieront trois albums devenus célèbres dont Le vaisseau de pierre qui inspira même au groupe Tri Yann un opéra folk-rock en 1988 !
Celui qui adore Tintin et y voit une œuvre universelle, bien au-delà d'un simple livre illustré, reconnaît ne pas aimer la ligne claire. Cela s'explique une fois de plus par son enfance dans le parc de Kalemegdan où l'irrégularité des murs de la forteresse ont forgé son esthétisme : « La ligne claire, pour moi, ne produit aucune émotion, et j'aime, moi, que la peinture dérange. »

  Plus loin au cours de l'entretien, l'auteur de bande dessinée rend également hommage à la littérature à laquelle il voue une « véritable vénération ». Cela provient de ses origines étrangères et de ce besoin de maîtriser la langue française pour gagner en autonomie et s'extraire des difficultés familiales : « J'ai beaucoup lu, beaucoup exploré, appris à apprécier des genres très différents, de la poésie de Baudelaire aux récits de Lovecraft. »

  Le journaliste aborde bien sûr l'une de ses œuvres maîtresses : La tétralogie du monstre. C'est la première fois, en 1998, que Bilal traite de son pays natal. Tourmenté par l'histoire géopolitique de l'ex-Yougoslavie qui a littéralement explosé, il raconte : « J'ai vécu et exorcisé ces angoisses à ma manière, avec Le sommeil du monstre, même si ça a été très pénible. Ces quatre albums, qui ont pris dix ans de ma vie, ont été un long cauchemar éveillé. »
Il entame également avec ce premier tome une rupture technique : les cases deviennent plus grandes, sortent du cadre de la page pour exister et se remplir de couleurs acryliques rehaussées au pastel. Les scènes sont violentes, à l'image du traumatisme de son auteur...
Les codes sont nombreux et certains sont explicités ici. Ainsi, ce trou provoqué par un obus de la guerre inspire le nom de « Warhole » pour nommer le personnage monstrueux et central de l'histoire. Tout comme le célèbre et réel Andy Warhol, Warhole use de l'art de la réplication !
Et que dire du héros, Nike Hatzfeld, nommé ainsi parce qu'il a été trouvé auprès d'un combattant mort portant des chaussures de la marque éponyme ? Enki Bilal ne s'est aperçu qu'après coup que « Nike » était l'anagramme de son propre prénom !

  Enfin, il évoque ses derniers travaux, en cours au moment de cet échange, dans lesquels il imagine une planète qui se révolte contre la présence mortifère humaine qui la fait tant souffrir. Bilal continue donc d'aborder les sujets majeurs de notre société et de dénoncer la bêtise humaine. À l'écologie, il préfère le terme « planétologie » et sur son engagement évoqué par le journaliste Christophe Ono-Dit-Biot, il répond : « Je pense même que c'est la seule véritable cause qui nous reste. Tout notre sort en dépend. »

  Marqué par une jeunesse perturbée liée à des conditions sociales difficiles, Enki Bilal a toujours conservé en lui « une sorte d'hermétisme existentiel » qui l'a fait s'éloigner de toute mode. C'est précisément là qu'est sa force. Aujourd'hui, son style est immédiatement reconnaissable dans l'univers de l'art et c'est pour cette raison en grande partie que l'homme est devenu si emblématique dans le 9ème art et bien au-delà.
Ses tableaux se vendent à plusieurs centaines de milliers d'euros, comme une pièce de la série Bleu sang partie à 177 000 euros.
Mais Bilal n'esquive pas les questions sur le sujet de l'argent. Ainsi, il s'est mis très tardivement à vendre ses toiles et ses dessins avec l'aide d'un galeriste et jamais il n'aurait imaginé avoir une telle cote. La pièce vendue à 177 000 euros avait été estimée à 35 000 euros par les experts d'Artcurial, chiffre que le dessinateur trouvait déjà extrêmement élevé...
En toute franchise, il réagit à l'évocation de ces chiffres : « Est-ce que l'art a un prix, un tel prix en tout cas ? Ce qui est certain, et fondamental, c'est que les artistes sont les vigies des époques qu'ils traversent. On doit leur permettre de continuer à exister. Il faudrait juste que la répartition soit meilleure... Mais là, on touche à la nature même de notre société. »
Et puis, tout cela est plus complexe qu'il n'y paraît. Par exemple, avant ce genre de ventes, Bilal trouvait les dessins qu'il réalisait lors de dédicaces à vendre sur eBay peu après... Par ailleurs, revoir chez lui certaines de ses créations le replonge dans de mauvais souvenirs, dans des périodes de sa vie qui l'ont fait souffrir.

  Enfin, n'oublions pas que l'homme est un artiste polymorphe. Dans l'un des derniers chapitres, Enki Bilal, cinéaste et cinéphile, parle des films qu'il a réalisés et des artistes qui l'ont marqué : Peter Watkins qu'il admire, Alain Resnais, Ridley Scott inspiré par La foire aux immortels pour Blade Runner, Michael Mann, Jean-Jacques Annaud ou encore Ettore Scola.

  Pour conclure, rappelons que le particularisme, la singularité de l'art bilalien entrent en nette opposition avec le formatage, l'appauvrissement de la culture que l'on constate de plus en plus aujourd'hui : « L'époque est à l'étiquetage rapide, au marketing directif. On ne prend plus le temps de réfléchir, on consomme. Il faut tout de suite aller vite, les artistes doivent se positionner. Se ranger dans telle catégorie. Et quand on ne veut pas se ranger dans une catégorie, d'autres le font pour vous. Ce n'est pas ma conception de la culture. »

[Critique publiée le 20/06/21]

COUP DE SANG | LA COULEUR DE L'AIR (tome 3) (Enki Bilal - 2014)

 Casterman - 92 pages

16/20   « Reset » de l'humanité

    Voici une nouvelle horde de survivants qui se déplace dans les airs cette fois-ci. Esther Roblès, Anders Mikkeli, Zibbar et les jumelles Louisa et Louissa sont à bord d'un zeppelin dans lequel ils sont parvenus à sauter alors que le sol se dérobait sous leurs pieds. Ils découvrent qu'ils ne sont que temporairement à l'abri car leur moyen de locomotion est en réalité un futur cercueil tant il est rempli de déchets nucléaires. De façon toujours aussi incongrue, les citations pullulent à bord à travers les voix des jumelles qui débitent du Nietzsche à tour de bras.

  Les personnages des deux tomes précédents reviennent également sur le devant de la scène.
Bacon et son dauphin accompagnés de Kim terminent leur périple maritime pour trouver un peu de calme dans une maison qui ne tarde pas à s'envoler. Ils découvrent avec stupéfaction que le ciel se remplit de mammifères marins et autres poissons eux aussi volant dans la même direction inconnue.
Pendant ce temps-là, Lawrence, Julia et Rœm voyagent à bord de leur automobile en suivant un nuage en forme de flèche. Peu à peu, la route devient impraticable tant ses métamorphoses la déforment. Leur voiture finit par être littéralement avalée. Lawrence, philosophe, déclare en parlant de notre planète : « Elle débarrasse les hommes de leurs scories... Ma petite Ferrari en était apparemment une... »
Petit à petit, ils vont à leur insu rejoindre Lester et Ana et les délivrer d'une bien mauvaise position.

  Enki Bilal fait son grand nettoyage sur la Terre. L'un de ses personnages clame d'ailleurs : « Le coup de sang, c'est la planète qui nous dit stop, qui nous dit merde... »
Tous les protagonistes de sa trilogie sont menés vers une nouvelle ère basée sur des lois saines loin du capitalisme effréné et des guerres qui n'ont apporté que malheur aux hommes et à leur unique lieu de vie. Dans un volcan en guise de sac poubelle, le dessinateur de science-fiction déverse toute la noirceur du monde matérialisée ici par les bombes, roquettes, missiles et autres armes pour lesquelles l'humanité n'a jamais manqué d'imagination. Sans oublier de mentionner une odeur indescriptible digne des pires immondices.
Parsemé de citations de Théodore Monod ou de Jean-Luc Godard, ce dernier volume s'ouvre sur une vision optimiste d'un auteur que l'on associe pourtant à tort au pessimisme le plus total depuis toujours. Oui, Bilal cultive l'espoir d'un monde meilleur dans son œuvre. La tétralogie du monstre le prouve également malgré un scénario noir et déprimant.
La lumière, la renaissance, le pardon adviennent toujours chez ses personnages dont la Terre fait ici partie. Mais la réalité sera-t-elle aussi salvatrice ? L'humanité aura-t-elle vraiment une seconde chance ? La fiction et l'art sont là pour poser la question même si les dés sont certainement déjà lancés...

[Critique publiée le 20/06/21]

COUP DE SANG | JULIA & ROEM (tome 2) (Enki Bilal - 2011)

 Casterman - 90 pages

17/20   Hommage à Shakespeare

    L'histoire se situe maintenant sur la terre ferme et débute par un road-movie mettant en scène H. G. Lawrence au volant de sa Ferrari dans un décor dépouillé et angoissant.
Sur la route, il fait la connaissance de Rœm et Merkt qui marchent désespérément, sans but ni envie de continuer à vivre.

  Les trois hommes recueillent alors un milan sacré blessé par un coup de fusil provenant d'un énorme hôtel désaffecté. Là, se cachent d'autres survivants qui acceptent les premiers pour la nuit tout en leur faisant comprendre que rester davantage ne serait pas judicieux.
Les contacts sont froids, distants. Lawrence, aumônier militaire pour l'ONU, est troublé par les noms des différents protagonistes. Le sien tout d'abord, puis ceux de Rœm et Merkt. Et voilà que maintenant il se met à partager une nuit avec les dénommés Parrish, Tybb et Julia. Cela sonne étrangement comme un remake de la pièce Roméo et Juliette qui mettait en scène le frère Laurence, Roméo, Mercutio, Pâris, Tybalt et Juliette.
Là où la situation devient réellement inquiétante c'est lorsque Tybb tue Merkt et que Rœm se met à déclamer sans le vouloir des tirades de la pièce de Shakespeare !
Dès lors, découpé en trois actes comme au théâtre, le récit prend une tournure particulière et semble joué d'avance. Lawrence, se remémorant tant bien que mal la célèbre tragédie, doit absolument court-circuiter le cours des événements pour préserver les vies de Rœm et Julia : « Cette maudite histoire d'amour se devrait donc de toujours finir mal ? »
La seule certitude dans ce monde qui a perdu presque tous ses repères est que la survenue d'une telle aberration littéraire semble directement liée au bouleversement du climat et de la géographie : « Ce lieu est un micro climat qui s'exprime en Shakespeare. »

  En écho aux citations déjà présentes dans Animal'z, Enki Bilal poursuit sur cette veine en faisant d'une bande dessinée entière une seule citation. Julia & Rœm est en effet une ré-écriture de Roméo et Juliette sous forme d'hommage au grand dramaturge anglais qui a, dans son œuvre, décrit avec perfection et talent les grandes passions humaines.
L'auteur, comme la planète en recomposition elle-même, laisse penser que tout a déjà été dit. Plus largement, il renoue avec ses sujets de réflexion habituels : la répétition des drames de l'histoire et le travail de mémoire sans cesse nécessaire.
Ce tome peut aussi être décodé comme un chant d'amour à la littérature. Après ses dix années d'enfance passées en Yougoslavie, le jeune homme, perturbé par un père fuyant, a dû se construire en France et apprendre la langue de ce pays d'accueil. La littérature et la poésie ont été des socles fondateurs de ce qu'il est aujourd'hui devenu. Shakespeare, traduit dans notre langue par l'un des fils de Victor Hugo, est un auteur essentiel qu'il faut absolument lire !
Enfin, le comportement climaticide des pays dits « riches » reste pointé du doigt à travers des paysages tourmentés, instables et surtout des ciels terrifiants dont les nuages semblent annoncer des catastrophes violentes et irréversibles.
Sur le plan graphique, Bilal assombrit encore son propos en dessinant sur un papier ocre avec quelques rehauts aux pastels blanc, bleu ou bien rouge.

[Critique publiée le 20/06/21]