19/04/2019

DEHORS (Yann Moix - 2018)

Grasset - 363 pages 
20/20   Un cri d'indignation dans un écrin littéraire 

    « Un enfant, monsieur le Président, n'est jamais un étranger. Un enfant, où qu'il soit, quel qu'il soit, se trouve toujours au pays des enfants. Le seul pays des enfants, ce n'est pas l'Irak, l'Iran, la Syrie, le Liban, l'Italie, ni la France ; le seul pays des enfants, monsieur le Président, c'est l'enfance. »

  En 2017 et 2018, Yann Moix s'est intéressé de près à la situation des migrants à Calais. Après de nombreux allers-retours sur le lieu, caméra au poing, il a monté un documentaire pour Arte. Re-Calais a été diffusé le 9 juin 2018 sur la chaîne franco-allemande.

  Effaré par l'expérience qu'il a vécue dans la zone de non-droit, il a également adressé une lettre ouverte au président de la République Emmanuel Macron afin de dénoncer sa politique d'accueil des migrants. Publié le 21 janvier 2018 dans le quotidien Libération, la tribune n'a pas manqué de faire réagir le préfet du Pas-de-Calais ainsi que le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb.
L'écrivain a finalement poursuivi sa démarche en écrivant un livre entier à l'attention du Président français. Dehors est une longue missive de plus de trois cents pages où Moix dénonce dans son style bien à lui une politique qu'il juge indigne d'un chef d'État prônant dans ses beaux discours une Europe solidaire et fraternelle envers les peuples en souffrance.

  Yann Moix, génial écrivain de l'excès et de l'absurde, ose prendre position et vider son sac face à la démagogie politique qui perdure sur le sujet des migrants depuis le mandat de Nicolas Sarkozy. Évidemment, on pense tout de suite au J'accuse... ! d'Émile Zola qui prit la défense en 1898 de Dreyfus à travers une lettre adressée publiquement au président Félix Faure. Cela conduira le grand écrivain, au sommet de la gloire, à s'exiler à Londres.
Victor Hugo avait déjà lui aussi publié en 1852 un livre pamphlétaire, Napoléon le Petit, dans lequel il dénonçait avec violence le coup d'État commis par Louis-Napoléon Bonaparte l'année précédente. Il deviendra un proscrit et quittera la France pour la Belgique puis les îles anglo-normandes...
Il y a ainsi une tradition française de l'écrivain garant de la justice et du respect des valeurs de la République : liberté, égalité et fraternité. En toute humilité, Moix s'inscrit dans cette lignée. Et là aussi est tout le pouvoir de la littérature : dénoncer, se révolter, crier l'injustice. L'écrivain est le témoin de son époque, il est le représentant le plus légitime pour traduire en mots les maux du monde. L'écrit demeure l'arme la plus réfléchie ; il permet de poser les faits, d'engager une réflexion, d'approfondir la compréhension, d'enrichir de manière pérenne le débat. Le livre est l'arme de l'intelligence.
La France reste un pays où l'expression n'est pour le moment pas censurée. Nos écrivains doivent saisir cette chance quand d'autres mettent leur avenir en jeu pour avoir pris position avec leur stylo contre des exactions bafouant les droits primordiaux humains. Je pense par exemple à Asli Erdogan en Turquie.

  Rédigé en un mois et demi seulement - un bel exploit -, Dehors décrit de façon factuelle le fonctionnement de la zone calaisienne et de la politique migratoire française tout en livrant des témoignages plus personnels de l'auteur à la suite de son séjour en immersion auprès des victimes directes de cette tragédie mondiale.
L'auteur du gigantesque Naissance, en grand amoureux des mots qu'il est, revient longuement sur le choix du terme « migrant ». Ce mot est selon lui inapproprié et est à remplacer par son cousin « exilé ». Le premier reflète une action choisie de changer de lieu tandis que le second sous-entend le bannissement, l'arrachement, l'obligation de fuir.
Ainsi, il écrit :
« Le migrant est installé à l'intérieur ; l'exilé est propulsé à l'extérieur. La migration est une marche ; l'exil est un bond. La migration est une possibilité ; l'exil est une nécessité. La migration est un au revoir ; l'exil est un adieu. La migration est paix ; l'exil est guerre. La migration est un bonheur ; l'exil est un malheur. La migration est organisée ; l'exil est précipité. La migration est voulue ; l'exil est subi. »
Ou plus loin :
« Le lieu de la migration, c'est une destination ; le lieu de l'exil, c'est l'exil. La migration est transitoire ; l'exil est perpétuel. La migration est finie ; l'exil est infini. »

  Yann Moix construit son discours en s'appuyant sur le texte de Virgile, l'Énéide, qui relate la fuite d'Énée de la cité de Troie dévastée par les grecs.
Il dénonce également l'absurdité des accords du Touquet signés au début des années 2000 et laissant à la France le soin de stopper le flux des exilés vers la Grande-Bretagne. Le Brexit n'a d'ailleurs rien changé, Theresa May s'étant contentée de verser une somme d'argent à notre pays afin de poursuivre son petit marché de sous-traitance du contrôle aux frontières...

  Le fil rouge de ce pamphlet réside dans cette contradiction grossière entre les discours et les actes du président de la République. Ainsi, l'auteur du tragique Anissa Corto étrille à de nombreuses reprises le chef de l'État :
« Votre discours est l'inverse de votre action. »
« Vous vous croyez éloquent : vous n'êtes que démagogue. »
« Essayez, monsieur le Président, d'écouter ce que vous prononcez : vous embrassez toutes les évidences, vous convoquez toutes les tautologies. »
« Je me souviens, disais-je, d'un discours à la Sorbonne. Ce sommet de verbiage convenu, ce chef-d'œuvre du panache rapetassé et de l'éloquence flapie fut péroré, disais-je encore, le 26 septembre 2017. Dans cette terne envolée, vous sortez les grands mots comme jadis, le dimanche, on sortait le haut-de-forme. Dès la première minute, les mots "histoire", "identité", "horizon", "avenir" jaillissent de votre bouche comme, sur le parvis du Centre Beaubourg, les flammes du cracheur de feu torse nu qui se gargarise d'essence à briquet. »

  Autre fait, déjà connu depuis longtemps, mais qu'il faut toujours rappeler : l'Europe est un grand fabricant d'armes et Macron comme ses homologues se félicitent à chaque nouveau gros contrat remporté. Ces mêmes armes feront le lit des violents conflits en Moyen-Orient et en Afrique jetant ainsi des populations désespérées sur les rives méditerranéennes en quête d'un monde meilleur. Ainsi, l'exemple de l'entreprise Thales est éloquent : pourvoyeur de missiles et fusils d'un côté, fournisseur des drones de surveillance des migrants à Calais de l'autre. Un bel exemple d'économie circulaire ! L'Europe de l'argent avant celle de l'humanité.
Yann Moix ne mâche pas ses mots :
« La France, cette belle patrie des beaux droits de l'homme, appuie au Yémen une campagne militaire particulièrement meurtrière. Vous vous réjouissez, je crois, des records de ventes d'armes - à la coalition saoudienne - que nous battons dans cette région en péril, où les ennemis désignés sont les Houthis chiites. »
Et encore :
« Les crimes de guerre font des heureux en France, c'est l'essentiel. Les cadavres des innocents servent de vitrine universelle à l'excellence technologique nationale, monsieur le Président - nous sommes fiers de vous. »

  La notion de « délit de solidarité » est battue en brèche très simplement : citant des citoyens de tout horizon, l'auteur montre quelques exemples aberrants de secours portés à des hommes, femmes et enfants en souffrance absolue et freinés dans leur urgence par des considérations procédurières avant d'être souvent condamnés ensuite par la justice ! Ces anonymes qui devraient être salués comme des Justes sont aujourd'hui vilipendés. C'est, par exemple, le cas de Mme Landry :
« Mme Martine Landry, pour laquelle j'ai plus de respect que je n'en aurai jamais pour vous - pour cette simple raison qu'elle incarne davantage que vous la République dont vous n'êtes que le Président quand elle en est le symbole ; pour cette évidente raison que de la République vous n'avez en charge que la présidence quand elle en a en charge la survivance -, Mme Martine Landry est membre d'Amnesty International ; c'est une délinquante de soixante-treize ans. Elle risque cinq ans de prison et trente mille euros d'amende pour avoir aidé deux exilés mineurs venus d'Italie à pénétrer "pédestrement" en France. »

  Yann Moix manie la langue française à la perfection. Son texte est donc d'autant plus convaincant et justifié.
Il excelle dans l'usage d'envolées lyriques, redondances, anaphores et autres phrases coups de poing. Prince de la prose, l'auteur du burlesque Podium ponctue sans cesse son discours de « Monsieur le Président », rappelant ainsi avec respect que son texte n'est rien d'autre qu'une longue interpellation à celui qui possède une grande partie des clés pouvant améliorer la tragédie qui se joue en Europe et à ses portes.
Le style Moix est entier, excessif avec justesse, percutant et tellement puissant :
« Je sais bien, monsieur le Président, que vous ne savez pas de quoi je parle ; vous n'avez jamais mis les pieds à Calais. Le Calais que vous visitâtes le 16 janvier 2018 n'existe pas, n'a jamais existé. C'était un Calais de cinéma, un Calais classe affaires, un Calais de luxe ; c'était un Calais purgé. Le Calais où vous fîtes un autre de vos fameux discours n'était pas situé à Calais, mais sis dans vos idées. Ce n'était plus le Calais de l'exil, mais le Calais de l'Élysée. Ce n'était plus un Calais d'errance ; c'était un Calais de présidence. Ce jour-là, il y avait moins d'Afghans à Calais qu'à Winnipeg. C'était un Calais pipé. C'était un Calais arrangé. C'était, monsieur le Président, un Calais sur mesure. C'était un Calais macronisé. »

  Dénonçant les tests osseux et les interrogatoires délirants permettant de déterminer si un individu est mineur et donc automatiquement accueilli et protégé par l'État français, Moix « s'amuse » à écrire des lettres de refus. Il laisse ainsi éclater ses talents d'orateur de l'absurde, de dialoguiste de l'impossible dans de longs monologues caricaturant à peine la bureaucratie étatique empêtrée dans sa lourdeur face à des situations humaines réclamant avant tout écoute et compréhension. On se surprend même à rire dans la réponse imaginaire invitant un certain Najib à se suicider proprement pour ne point déranger. Un rire pathétique, un rire oscillant entre pitié, révolte et saturation face à ce déluge de comportements odieux de la part des caciques de l'État français !

  Le chapitre entier dédié au ministre de l'Intérieur est absolument jouissif. J'ai relevé l'ensemble des quolibets incroyables dont Moix affuble Gérard Collomb. En voici la liste :
« tyranneau décati de l'Intérieur »
« Javert cacochyme »
« bouddha chimiothérapique »
« croque-mort de Morris »
« piaculaire punaise de Jupiter »
« corrodante éprouvette d'acide faite d'homme »
« momie frustrée »
« Monte-Cristo de série Z jailli de son ergastule lyonnais »
« rudéral séide »
« aigrefin d'illustré d'avant-guerre »
« excavé héraldique »
« imperturbable Première volaille de France »
« Gnafron de l'hubris »
« flaccide créature »
« Verdurin des noyés d'aujourd'hui
 »

  Et une dernière citation pour le plaisir : « Attifé comme un notaire de la IIIe République, endimanché comme un bourgeois de Charleroi, M. Collomb ânonne, avec une componction sacerdotale, les salmigondis les plus indigents sur tous les sujets qu'il effleure. M. Collomb a le verbe poussif, l'expression morne et le débit paralytique. »

  Que penser du soutien de la France au régime dictatorial du Soudan dans le traitement des migrants ? Collaborer avec les fonctionnaires d'un chef d'État accusé entre autres de crimes contre l'humanité est honteux.
Comment accepter que les compagnies aériennes en France soient dans l'obligation de reconduire ces malheureux dans leur pays d'origine sous peine de se voir infliger de terribles amendes ?
Comment rester insensible face à ce témoignage du jeune homme qui a préféré se suicider dans son centre de rétention français quand il a appris le rejet de sa demande d'asile et pensé aux tortures mortelles qui l'attendaient à son retour « chez lui » ?
Idem en Scandinavie : « En suède, monsieur le Président, des jeunes exilés se sont donné la mort pour ne pas rentrer chez eux ; ils ont préféré la mort choisie à la mort subie. »

  Face aux démagogues et inconscients qui n'ont pas encore compris ce qui nous attend, Moix n'oublie pas de mentionner que le réchauffement climatique est aussi en grande partie à l'origine des migrations et exils actuels. Son emballement va provoquer à court-terme des mouvements bien plus conséquents qu'aujourd'hui : « D'ici trente ans, monsieur le Président, deux cent cinquante millions d'exilés auront quitté leur contrée pour des raisons climatiques. [...] Le réchauffement climatique va exacerber et multiplier les dangers, produisant à l'infini de la mort et de la souffrance. [...] Les frontières seront redessinées, renégociées non par les décisions des hommes mais par les caprices de la nature. Les typhons prendront la place des dictateurs. »

  Yann Moix fait dans Dehors un état des lieux sur la crise migratoire actuelle. Il s'adresse avec ferveur à Emmanuel Macron, garant des valeurs républicaines de liberté, égalité et fraternité, pour l'interpeller sur le manque de compassion de la France envers les exilés et lui démontrer l'absurdité des situations quotidiennes vécues par ces hommes, femmes et enfants qui meurent à petit feu.
Un livre poignant, courageux, essentiel et sans concession avec Emmanuel Macron :
« Parce que la première grande crise du 21e siècle, vous l'aurez ratée ; vous vous rendez coupable, non seulement d'amateurisme, mais de non-assistance à personne en danger. »

  Notre président de la République, ostensiblement attaché aux lettres, restera-t-il indifférent au cri de l'un des plus grands écrivains contemporains de son pays ?

[Critique publiée le 19/04/19]

ROMPRE (Yann Moix - 2019)

Albin Michel - 108 pages 
19/20   Perpétuellement condamné à détruire toute relation amoureuse 

    Rencontrer l'âme sœur, tomber amoureux, débuter une vie de couple, l'écrivain Yann Moix l'a réalisé maintes et maintes fois. En revanche, faire durer le bonheur, l'état de grâce, la relation épanouie que peut procurer l'amour, voilà une gageure qui lui semble inaccessible tant il est incapable de ne point mettre un terme à toute relation.
Sa terrible enfance explique en grande partie son comportement actuel : « Toute notre vie, nous cherchons à collecter les hématomes du passé. Se retrouver en situation de supplice, telle est la passion, jusqu'à sa mort, de celui qui enfant s'est fait rouer de coups, a subi les outrages les plus abjects. »
Car le jeune Yann a beaucoup souffert. Il a déjà abordé ce sujet dans plusieurs de ses précédents livres et il le fera encore certainement tant les plaies sont toujours à vif et l'impact sur sa vie actuelle omniprésent. Il est injuste et inhumain de penser qu'au pays de son enfance, on lacérait à coup de rallonges électriques, on tapait dans les côtes, on cognait le visage, on menaçait de mort avec un couteau de boucher à la main. Sans compter les excréments à avaler, les humiliations en famille, les poèmes, premiers romans et livres d'étude volés, confisqués, détruits. Terrifiant...

  « Avoir été frappé enfant a gâché toute ma vie, a souillé, a gangréné mon existence tout entière. »

  C'est en partie sa précédente et excellente œuvre, Dehors, qui l'a indirectement conduit à écrire ce nouvel opus. Il s'est tellement investi dans son enquête sur le traitement honteux des migrants par notre République qu'il a fragilisé son couple avec sa compagne, Emmanuelle. La machine infernale s'est ainsi mise en branle, alimentée par son besoin de souffrir dû à son enfance torturée.

  Avec une acuité et une logique dans lesquelles il excelle, Yann Moix décrypte le mécanisme de la rupture depuis sa date de début jusqu'au point de non-retour qui acte que la relation est définitivement révolue. Dès lors, l'amant éconduit devient « triste à mourir, abattu sur ma moquette, le nez dans les acariens, reniflant comme un maudit ». La douleur est telle qu'il rajoute dans le plus pur style moixien : « Je contre-existe. Je contre-vis. Je contre-respire. Mon cœur contre-bat. »

  Rompre se lit comme une longue confidence sur son mode de fonctionnement avec les femmes. Comme à son habitude, il frappe fort dans l'analyse presque clinique de ses sentiments, il cérébralise la notion de couple jusqu'à la déconstruire brillamment : « Je suis sidéré par cette aliénation de l'homme, de la femme, qui n'ont de cesse de se cadenasser dans ce qui apparaît comme le contraire même de l'amour et de la vie : une institution morbide, livide, rigide. Le couple sanctionne et punit ; il brime et surveille ses occupants. Il est équipé de miradors. »
Parfois, les livres de Moix me font penser à des équations mathématiques tant la logique et la rigueur du propos dominent le texte. L'homme avait débuté des études en maths sup, cela explique sans doute en partie son esprit cartésien.
« Le passé est supérieur à l'avenir. Le passé est le lieu où l'on naît ; l'avenir, le lieu où l'on meurt. On prétend que l'optimiste aime l'avenir et le pessimiste, le passé. Or, préférer l'avenir au passé, c'est préférer ce qui va mourir à ce qui est né. Aimer l'avenir, c'est aimer la mort. Le passé n'est ni statique, ni clos. L'avenir est borné par la mort quand le passé, lui, reste ouvert de toutes parts, béant, mouvant, renouvelé, évoluant ; il remue ; il surprend ; il étonne. Il palpite. Il ne cesse de charrier des nouveautés, de publier des inédits. [...] Rien n'est moins achevé que ce qui est révolu ; rien n'est plus infini que ce qui est terminé. »

  À cette précision dans le contenu vient s'ajouter la forme. Le texte est ciselé avec un talent hors-norme. Les formules percutantes, les aphorismes, le riche vocabulaire, les références littéraires sont un délice et témoignent de sa qualité d'écrivain. Peut-être le plus brillant de sa génération.
C'est en 1977, en CM1, que le petit Yann, alors privé de classe de neige, se réfugie dans l'édition 1974 du Petit Larousse illustré et découvre sa vocation, sa vie : « première sensation que rien, au monde, ne serait plus puissant que la littérature. »
Plus loin, il clame encore son amour des lettres : « Être écrivain détermine tout ce que je suis. Je ne me définis qu'ainsi dans mon rapport aux autres et au monde. »

  Enfin, moins dans ce roman que dans le génial Podium entre autres, Yann Moix glisse quelques phrases délicieuses par leur caractère burlesque ; ainsi, par exemple, lorsqu'il parle d'une « compagne délaissée depuis longtemps, pour qui je n'ai jamais eu plus de sentiments qu'à l'égard d'un pigeon, d'un pot de yaourt ou d'un morceau de trottoir ».
Moix, génial écrivain de la rigueur et de l'absurde !

[Critique publiée le 19/04/19]

JUBILATIONS VERS LE CIEL (Yann Moix - 1996)

Grasset - 303 pages 
17/20   Le cul(te) de Hélène 

    Nestor, le narrateur, relate la passion amoureuse à sens unique qu'il a vécue durant sa vie entière pour Hélène.
Dès la vision de cette fille, une alchimie s'est produite en lui ; celle-ci l'a conduit à tous les excès, toutes les tentatives, tous les coups tordus pour l'approcher, la séduire, devenir sa moitié.
Ainsi, Nestor découpe la tête du zouave positionné sur le pont de l'Alma pour la déposer dans le jardin de la bien-aimée, puis écrit le théorème de Pythagore à la peinture sur la route empruntée par le bus qui la mène à l'école afin qu'elle réussisse son interrogation de géométrie, fugue à pied ou en mobylette à travers les plaines de l'Orléanais pour humer la senteur de ses cheveux. Il se rend également dans toutes les librairies de Montargis pour écrire un mot d'amour dans chaque exemplaire en vente de la pièce de Racine, Le Cid, afin que la belle Hélène découvre la déclaration d'amour à l'achat du bouquin dont l'étude est programmée en cours de français.

  Emaillé de passages surréalistes et oniriques, ce roman comporte de nombreuses digressions évoquant l'absurdité du monde, l'injustice des peines de cœur, la vacuité des occupations humaines ou encore le pathétisme de la société du spectacle. On y croise Casimir, Fernando Pessoa, Michel Polnareff, Toulouse-Lautrec et même Jacques-Yves Wayne (condensé de Jacques-Yves Cousteau et John Wayne).
Moix fait preuve d'un style original, abouti et exigeant (ne pas oublier de lire la savoureuse bibliographie imaginaire en fin d'ouvrage). En échange, le lecteur doit parfois s'accrocher pour saisir certaines subtilités et allusions glissées à travers de nombreux jeux de mots et effets de style. Ainsi donc, on peut rire, avoir la nausée, jouir intellectuellement puis transpirer sur certains passages complexes.
Une certitude cependant : Yann Moix est un auteur entier qui ne fait pas semblant d'écrire. Il crache, jette, crie, éructe, éjacule son art littéraire avec une force rarement vue. On aime ou l'on déteste, mais on ne peut rester indifférent !

  Poussant jusqu'à l'extrême son art de l'écriture, Moix joue avec la logique de la pensée. Son texte recèle de nombreuses pépites ; en voici un exemple dans le délire d'une oraison funèbre imaginée en l'honneur de la muse Hélène : « N'être rien à côté d'Hélène, c'était déjà une forme de grandeur. »

  Voici encore un extrait où l'écrivain décrit avec poésie le visage parfait de la jeune femme :
« Ondulés en volutes célestes, entre clair et obscur, les cheveux d'Hélène font sourire jusqu'à ses épaules, qu'elle porte fines et fragiles. Des mèches ricochent en écume sur les vagues à l'âme que dessine son grand front blanc. Ses sourcils sont d'une symétrie de miroir. Sous eux palpitent deux diamants d'un bleu menthe, à la moire mouchetée d'étincelles silencieuses. Chez les autres, on appelle ça des yeux.
La couleurs des lèvres, un rien boudeuse, hésite entre le pourpre de l'anémone et l'orangé du corail. Les joues sont lisses, aiguisées par une perfection de coutelas qui rend le visage menu, presque maigre. C'est quand même incroyable de voir ce que Dieu arrive à faire avec une équerre et un compas. Rien à gommer sur cette figure à la géométrie précise, mélange de chat et d'aigle. Ses dents transpercent le vert brillant des pommes. Oreilles minuscules. Et ce cou où les baisers, tels des ballons à jamais hors-jeu, aiment rouler leur cuir brûlant. Il faudrait des mains spéciales pour le toucher sans l'abîmer.
 »

  Et, pour terminer, ce passage au caractère hautement licencieux qui se pare d'une grâce inattendue à travers une écriture fine, ciselée et métaphorique :
« Les premiers jours, Hélène me refusa son derrière, son popotin ventru moulé dans la braise. Par ignorance ou par superstition, ma belle Sainte canon avait cru devoir exclure Sodome de sa Bible intime. De façon arbitraire, l'inculte avait exclusivement opté pour le triangle d'or, effrayée par le cercle vicieux. Côté face le Paradis, côté pile l'Enfer.
Que d'arguments n'ai-je développés afin qu'elle laissât ma folie s'écouler par ma queue fourchue de diablotin lubrique dans son entonnoir dantesque ! Mais son abîme souterrain, hélas, ne réverbérait pas le moindre écho de mes inlassables requêtes.
 »

  Yann Moix a écrit ce premier roman à vingt-huit ans. Lauréat du prix Goncourt du Premier Roman en 1996, il se positionne d'emblée parmi les plus grands écrivains contemporains par la puissance de son style et la maturité de son propos. Le journaliste littéraire François Busnel considère d'ailleurs Jubilations vers le ciel comme « un des plus grands premiers romans du vingtième siècle ».

[Critique publiée le 19/04/19]

CUJO (Stephen King - 1981)

Albin Michel - 351 pages 
17/20   Une mise en scène réussie pour un dénouement terrifiant 

    Au cœur de l'état américain du Maine vit Cujo. Cet énorme Saint-Bernard de cent kilos fait le bonheur de Brett, le fils de la famille Camber installée un peu à l'écart de la ville de Castle Rock, au bout d'une petite route de campagne.
Le père de Brett, Jœ Camber, y tient un garage et mène une vie de patachon au grand désespoir de sa femme Charity.

  La famille Trenton réside à Castle Rock. Vic et Donna traversent une période de couple difficile car la jeune femme a une relation extra-conjugale. Ils ont un petit garçon, Tad, de quatre ans.

  Les deux familles vont voir leur destin basculer dans un même enfer à la suite d'un malheureux et tragique concours de circonstances.
Cujo, mordu par une chauve-souris, attrape le virus de la rage. Délaissé par sa femme et son fils partis rendre visite à la famille, Jœ Camber se retrouve seul avec la bête devenue folle.
Au même moment, Donna et Tad Trenton se rendent avec leur voiture défectueuse au garage afin d'y changer une pièce. Arrivé au bout du chemin conduisant chez les Camber, le véhicule tombe en panne. La mère et l'enfant sont désormais prisonniers du Saint-Bernard...

  Stephen King nous décrit ici la vie de deux ménages ordinaires dans l'Amérique profonde, loin des grandes villes clinquantes délivrant sans cesse leur message de gloire et d'argent. Pour ces familles, les problèmes d'alcool, de couple, d'argent et de stress professionnel font partie du quotidien.
L'écrivain américain présente ainsi les protagonistes de son histoire en brossant un portrait social de l'Amérique. Et s'il détaille autant la vie de ces gens ordinaires, c'est pour mieux embarquer son lecteur dans l'horreur en seconde partie du récit.
Là, le rythme change, le sang se met à couler, le suspense devient intense, la tension y est prégnante. Et cette histoire de chien enragé qui pouvait sembler grossière au début du roman devient alors parfaitement réaliste.

  Inutile de dévoiler la fin bien évidemment... Retenez juste que King n'épargne ni son lecteur, ni ses personnages. Cujo, écrit par le maître dans les années 80, a gardé tout son charme...

[Critique publiée le 19/04/19]

LES AFFINITÉS (Robert Charles Wilson - 2015)

Denoël - 325 pages 
14/20   Extrapolation sur les réseaux sociaux 

    Dans un futur proche, Adam Fisk, jeune étudiant originaire de l'État de New York et vivant à Toronto au Canada, pousse un peu par hasard et beaucoup par curiosité la porte d'un établissement proposant une analyse personnalisée du profil social. La société InterAlia offre ainsi la possibilité de passer des tests de personnalité qui, après leur exploitation par de puissants algorithmes, permettent ou pas d'affecter un individu à une Affinité. Celles-ci, au nombre de vingt-deux, regroupent des personnes qui sont naturellement enclines à s'entraider et coopérer et qui défendent les mêmes valeurs.
InterAlia extrapole donc le concept des réseaux sociaux en l'adaptant à la vie réelle et non plus virtuelle uniquement. Les Affinités sont désignées par les lettres de l'alphabet phénicien : Tau, Het, Bet, ...

  En froid avec son père qui a toujours préféré Aaron, le frère prodige, Adam trouve rapidement dans l'Affinité Tau à laquelle il est rattaché une nouvelle famille où la bienveillance et la protection lui apportent un cadre stable et rassurant. Cependant, le modèle n'est pas parfait et s'emballe rapidement. Les Affinités deviennent de plus en plus influentes sur le monde et des tensions naissent rapidement entre elles. De plus, l'appartenance à une Affinité suscite jalousie et convoitise chez les laissés-pour-compte pour qui les tests de personnalité n'ont pas été concluants.
Adam se retrouve au cœur d'une lutte sans merci où ses deux familles, celle de Tau, et celle qui lui a donné naissance, ne partagent ni les mêmes intérêts ni la même vision de l'avenir.

  L'auteur canadien Robert Charles Wilson s'inspire cette fois-ci des réseaux sociaux et des algorithmes d'analyse de nos comportements sur Internet. On pense bien sûr aux nombreux amis sur Twitter ou Facebook ainsi qu'à la récolte de nos usages et l'analyse de nos clics par le géant Google. Mais au-delà d'une simple dénonciation des GAFA, l'auteur imagine un système plus puissant qui prend pied dans la vraie vie sociale, économique et politique. Son personnage est ainsi balloté entre l'utopie naissante d'une société meilleure et les dérives inévitables qui adviennent au fil du temps.
À mes yeux, Wilson est un auteur au ton assez pessimiste qui décrit le monde actuel ou à venir avec une certaine inquiétude. Il dépeint de grands bouleversements anxiogènes face auxquels les individus sont toujours dépassés : l'isolement de la Terre dans Spin ou un monde en proie au chaos d'une troisième guerre mondiale dans Les Affinités.

  Le sujet traité dans ce roman est intéressant et les questions laissées en suspens enrichissent le charme mystérieux de l'histoire. J'aurais bien aimé quand même mieux comprendre la montée en puissance des Affinités ainsi que leur rôle dans la société. En outre, je tiens à mentionner que la traduction en français n'est pas toujours très élégante. Dommage pour un éditeur qui a pourtant créé une très belle couverture !

[Critique publiée le 19/04/19] 

TROIS JOURS ET UNE VIE (Pierre Lemaitre - 2016)

Albin Michel - 279 pages 
16/20   Le poids du secret 

    Ce récit narre la vie d'Antoine Courtin sur trois époques : 1999, 2011 et 2015.
La première période correspond à l'accident tragique dont il va être responsable. Âgé de douze ans, Antoine, dans un accès de violence involontaire, tue par accident un petit garçon de six ans nommé Rémi Desmedt. Contrarié par la mort du chien de Rémi, dont ce dernier n'était en rien responsable, Antoine le frappe alors qu'ils sont dans la forêt qui borde Beauval, leur petit village provincial.
Très vite après ce meurtre surgit la grande tempête de 1999 qui dévaste une bonne partie de la France. La région forestière où se situe l'action n'est pas épargnée par les dégâts. Antoine, qui a caché le corps de Rémi dans la forêt sans vraiment réfléchir à son acte, bénit ce cataclysme météorologique qui redistribue les cartes et rendra les fouilles plus complexes lorsque la disparition du garçonnet sera découverte.
Le meurtrier s'enferme dans le déni et le mensonge durant des jours, des mois et des années.

  Le lecteur découvre alors, en 2011, la vie d'Antoine devenu adulte. Installé loin de Beauval qui lui rappelle trop le drame, il tente de se construire une existence. Mais le passé peut surgir à tout instant et ses démons avec...

  Ce roman se lit facilement ; l'écriture de Pierre Lemaitre est fluide et va à l'essentiel. Ainsi, le lecteur est vite happé par cette histoire qui traite avant tout du poids de la culpabilité, du remord, du mensonge.
Ce qui m'a attiré dans ce récit dramatique est de découvrir comment Antoine surmonte au quotidien le terrible secret qu'il garde en lui. Jusqu'où peut-il tenir ? Inévitablement, le lecteur est amené à réfléchir sur la façon dont il aurait procédé. Le point de bascule réside dans les premiers instants après l'assassinat : doit-on libérer sa conscience ou peut-on s'enfermer dans le mensonge jusqu'à ne plus croire à la réalité ? Cette dichotomie psychologique est fascinante et chacun peut être amené à la vivre un jour malheureusement...
Le lieu de l'action est également judicieusement choisi. Ainsi, à l'enfermement psychologique d'Antoine se rajoute l'isolement géographique d'un village de province. À Beauval, tout le monde se connaît et chacun soupçonne son voisin. La terrible tempête qui s'abat expose encore davantage les habitants à la promiscuité en coupant de nombreuses voies d'accès vers l'extérieur.
Enfin, notons que l'auteur, prix Goncourt en 2013 pour Au revoir là-haut, remercie à la fin de son livre quelques auteurs que j'apprécie énormément : Yann Moix, Marc Dugain et David Vann entre autres.

[Critique publiée le 19/04/19] 

LE TERMINATEUR (Laurence Suhner - 2017)

L'Atalante - 184 pages 
15/20   De Genève aux confins de l'univers 

    Laurence Suhner nous présente dans ce recueil douze nouvelles qu'elle a écrites entre 1980 et 2017. Chacune d'entre elles est introduite par un petit texte précisant son contexte d'écriture. Cela permet, en filigrane, de mieux connaître la romancière suisse qui est entrée avec brio dans le monde de la littérature de science-fiction en 2012 grâce à la trilogie Quantika.
On y apprend par exemple sa passion pour la science dès son plus jeune âge grâce, notamment, à Hergé et son célèbre professeur Tournesol.

  Le titre de l'ouvrage reprend celui de l'une des nouvelles qui a aussi été publiée cette année dans la prestigieuse revue scientifique Nature.
Suite à la fabuleuse découverte d'un système extrasolaire de sept planètes de type terrestre autour de l'étoile Trappist-I, Laurence Suhner a laissé travailler son imagination dans deux textes. Elle y décrit un monde peuplé de créatures marines intelligentes et visité par l'homme dans un lointain futur. Les planètes étant en rotation synchrone avec leur étoile, elles lui présentent toujours la même face. Le « terminateur » est cette ligne imaginaire qui relie les deux parties d'ombre et de lumière. Tout cela est évidemment vertigineux pour le lecteur et permet d'être au courant des dernières avancées scientifiques...

  Homéostasie est un récit pessimiste écrit en 2008. Notre planète est envahie par une neige noire qui annonce son agonie. Gaïa est vue comme un être vivant à part entière avec qui il faut impérativement communiquer pour éviter le pire.
Mais n'est-ce pas trop tard ? L'homme n'est-il pas allé trop loin ? Cette histoire résonne évidemment avec la terrible crise écologique que nous vivons aujourd'hui et qui est, selon moi, le défi majeur de notre siècle.

  Dans Le corbeau, il est question d'un écrivain de la fin du XIXe siècle qui devient la victime d'un personnage de papier sorti de sa propre imagination. Laurence Suhner rend ici hommage, à travers l'ambiance du texte, à des auteurs majeurs comme Agatha Christie ou Edgar Allan Pœ.

  Timhka se situe dans l'univers de Quantika et correspond à un travail de préparation et de recherche au sujet de la trilogie. Là encore, le lecteur est transporté sur une exoplanète et découvre le quotidien d'un ethnologue qui tente de comprendre les êtres intelligents qui y vivent. Comme bien souvent, la science-fiction permet d'aborder des sujets d'actualité et, ici, l'incompréhension couplée à l'arrogance des humains face aux entités extraterrestres n'est pas sans rappeler la destruction des peuples primitifs d'Amazonie, le rejet des migrants en Europe, ...

  J'ai particulièrement aimé La valise noire et L'autre monde qui m'ont fait penser à la mythique série télévisée américaine de Rod Sterling : La Quatrième Dimension (The Twilight Zone en version originale).La première nouvelle nous confronte à différentes réalités qui cohabitent entre elles. La seconde nous met dans la tête d'Astor Pilgrim visitant une obscure boutique d'antiquités à Genève. La fin est brillante avec un changement de focale qui nous montre l'envers du décor...

  Pour conclure, il y a comme dans tout recueil de nouvelles des textes que l'on aime beaucoup et d'autres qui nous laissent sur notre faim. Je lis très peu de récits courts car ce format ne me convient pas ; j'ai besoin de plonger dans de longs romans qui m'évadent durablement. Pour Laurence Suhner, j'ai néanmoins fait une exception et cela fût une expérience très intéressante !

[Critique publiée le 19/04/19]