10/05/2020

LES ROMANS CULTES

Voici les livres qui m'ont véritablement marqué. Ils possèdent chacun, à mes yeux, des qualités rarement présentes dans la littérature en général.
Tous ont en commun une puissance fictionnelle hors norme et ont considérablement contribué à la grande évasion littéraire que je chéris tant.
Plus puissant que l'image devenue omniprésente dans le monde actuel, l'écrit reste de loin la technique indépassable dans la stimulation de l'imaginaire. Et les titres cités ci-dessous en sont la preuve bien réelle.

L'ordre de présentation adopté ne reflète en aucun cas un quelconque classement de valeur. Il s'appuie uniquement sur le tri chronologique selon la date de parution originale.


MALEVIL
Robert Merle - 1972

En 1977, une brutale catastrophe nucléaire survient. Reclus dans un château en Dordogne au moment du cataclysme, Emmanuel Comte et ses amis ont survécu. Petit à petit, malgré le silence pesant et l'odeur omniprésente de la mort, la communauté se met au travail pour bâtir une nouvelle société humaine.
Robert Merle, à travers son style littéraire classique et élégant, narre avec brio une robinsonnade post-apocalyptique : comment tout reconstruire au sein d'une civilisation redevenue primitive sur le plan technologique ? Un grand roman épique et inoubliable !







REPLAY
Ken Grimwood - 1988

Un beau jour de 1988, Jeff Winston meurt victime d'une crise cardiaque. Il se réveille par miracle vingt-cinq ans plus tôt dans sa chambre d'étudiant. Le cours du temps reprend avec une différence de taille : Jeff se souvient de son ancienne vie et des événements qui s'y sont déroulés...
Cette histoire est passionnante par son rythme et ses rebondissements, fascinante par l'ambiance des années 60 et vertigineuse par les multiples questions qu'elle soulève. Un excellent roman qui n'a pris aucune ride et rend honneur aux histoires de voyages dans le temps.







LES DERNIERS JOURS DU MONDE
Dominique Noguez - 1991

Au printemps 2010, Éric se repose seul dans l'appartement familial de Biarritz pour guérir d'une violente rupture amoureuse avec Laëtitia. Tiraillé par la nostalgie d'une relation passionnée, il doit également faire face à un monde extérieur de plus en plus menaçant dans lequel de mystérieux et inquiétants événements se font ressentir.
La fin du monde, thème épique et considérable, est ici traité avec brio par Dominique Noguez. Ce roman total renferme des trésors de réflexion, un humanisme époustouflant, une histoire d'amour tragique et une langue portée à son point d'incandescence. Juste sublime.






LE MAÎTRE DES ILLUSIONS
Donna Tartt - 1992

Un jeune américain intègre une université du Vermont afin d'y suivre des cours de grec ancien. Il se lie d'amitié avec les cinq autres élèves de la discipline. Le week-end, la bande d'étudiants rejoint une maison de famille située dans la campagne pour boire, étudier, rêvasser et organiser des bacchanales en l'honneur de Dionysos. Lors de l'une d'elles, un fermier du coin est tué par accident...
Donna Tartt nous montre alors la descente en enfer du groupe d'amis suite à ce dérapage. L'écriture est très soignée et la tension psychologique palpable à chaque page ne laisse pas indemne !






ROUGE BRÉSIL
Jean-Christophe Rufin - 2001

En 1555, durant la Renaissance, le roi Henri II désire contrer l'hégémonie du Portugal dans l'exploration du Nouveau Monde. Villegagnon, chevalier de Malte, est chargé de fonder une colonie au Brésil. Six cents personnes débarquent ainsi dans la magnifique baie de Rio de Janeiro avec deux enfants chargés d'apprendre à communiquer avec les indiens autochtones.
Dans un style voltairien, Rufin lie la grande Histoire à la petite de façon magistrale à travers une aventure grandiose mêlant religion, politique et choc des civilisations. Une fresque captivante, érudite et humaniste !







PODIUM
Yann Moix - 2002

Bernard Frédéric est un ancien sosie de Claude François. À la foire aux asperges de Tigy ou sur le parking du Shopi de Garches, il a souvent repris les tubes de son idole. Aujourd'hui, résigné, il mène une vie rangée et routinière en travaillant dans un restaurant d'autoroute. Un concours de sosies organisé par l'émission C'est mon choix le fait à nouveau rêver ; il ressort alors pattes d'eph' et cols pelle-à-tarte...
Jubilatoire, délirant, excessif, tragique ! Ce livre est une bombe alliant dialogues incroyables et message sur le besoin d'exister d'une classe invisible de la société.







VAL PARADIS
Alain Jaubert - 2004

1958. Antoine, jeune pilotin à bord d'un navire de commerce, fait escale à Valparaíso. Il dispose de vingt-quatre heures pour tout découvrir : lieux de perdition, filles de joie, plaisirs de la bouche, légendes de marins, funiculaires, chiens errants, escaliers infinis et vue magique sur l'océan Pacifique ! Sans oublier l'évanescente Paola...
Spirituel, dépaysant, érudit, sensuel, délicat, ... La liste des adjectifs qualifiant ce chef-d'œuvre est longue tant Alain Jaubert a réussi un tour de force miraculeux en nous immergeant dans les mille parfums de Valparaíso. Un roman initiatique de très haute facture !






L'INCROYABLE HISTOIRE DE WHEELER BURDEN
Selden Edwards - 2008

Wheeler Burden, ancienne gloire du rock et spécialiste de l'histoire de Vienne, est agressé dans les rues de San Francisco. Il se retrouve alors subitement propulsé dans la capitale de l'Empire austro-hongrois en 1897 ! Désemparé mais fort de sa connaissance de Vienne et des chaos qui vont s'abattre sur l'Europe à l'aube du XXe siècle, il décide d'aller consulter un médecin encore inconnu : Sigmund Freud.
Selden Edwards a travaillé durant trente ans sur ce roman dont le découpage oscille subtilement entre différentes temporalités. Le résultat est une histoire époustouflante, originale, vertigineuse et érudite.






LÀ OÙ LES TIGRES SONT CHEZ EUX
Jean-Marie Blas de Roblès - 2008

Au fin fond du Brésil, le journaliste Éléazard se lance dans la lecture d'un texte inédit sur la vie du jésuite Athanase Kircher. Véritable livre dans le livre, le lecteur est plongé dans des aventures extravagantes au cœur du XVIIe siècle baroque. Parallèlement, sa femme et sa fille mènent chacune leur quête. La première recherche un fossile dans la forêt du Mato Grosso et la seconde le plaisir à travers le sexe et la drogue.
Blas de Roblès réussit dans ce roman choral jubilatoire, à travers une langue magnifiée, à faire converger les destins de ses personnages vers la mystérieuse figure du religieux Athanase Kircher. Fabuleux !






NAISSANCE
Yann Moix - 2013

En partant de sa situation d'enfant battu et son rapport à la paternité, Yann Moix digresse sur une multitude de sujets en variant les styles littéraires. Ce pavé qui exige une grande attention oscille entre pièce de théâtre, traité de philosophie, encyclopédie, poème, texte religieux, ... De la fabrication de la bière par les égyptiens aux obsessions d'Alain Fournier pour les femmes, en passant par le big-bang ou la Grande Guerre, Moix a créé une œuvre unique, indéfinissable, polymorphe, prodigieuse. Avec un sens de la formule inouïe, des saillies verbales hors-normes, l'auteur démontre la puissance totale de la littérature.







LES DAMES BLANCHES
Pierre Bordage - 2015

Une bulle géante apparaît un beau jour dans un champ. Un jeune enfant, attiré par ce curieux phénomène, s'en approche et disparaît. Progressivement, le phénomène se reproduit : des bulles qui se multiplient et des enfants qui sont enlevés par milliers...
Pierre Bordage prend le lecteur par la main et l'embarque dans une incroyable histoire qui s'étale sur plusieurs générations. Ce grand roman de science-fiction peut être aussi vu comme une allégorie de la peur de l'autre et de l'incommunicabilité. La fluidité du récit et le découpage en chapitres ne sont pas sans rappeler les écrits de Balzac ou Dumas !






DEHORS
Yann Moix - 2018

En 2018, Yann Moix crie son indignation face au sort réservé aux migrants à Calais. Pour tenter de briser l'indifférence du pouvoir français, il le fait de trois façons : un film pour Arte, une lettre dans Libération et un livre rédigé en un mois et demi ! Dans la tradition de Zola, Yann Moix interpelle le président de la République avec brio, force et élégance littéraire.
Voilà un livre nécessaire et sans concession sur un problème majeur. Loin du simple essai de journaliste, Dehors est aussi une grande œuvre littéraire où la langue française sert avec jubilation à dénoncer l'absurde.

LÀ OÙ LES TIGRES SONT CHEZ EUX (Jean-Marie Blas de Roblès - 2008)

Zulma - 768 pages
20/20   “ Songe, penniforme Isthar, à veiller ! ”

    Ce roman s'articule autour d'un pivot central : la vie du jésuite Athanase Kircher dans le XVIIe siècle baroque.
Né en 1602 et mort en 1680, ce personnage, qui a réellement existé, a traversé son siècle avec la volonté insatiable de comprendre la globalité du monde qui l'entourait. Dès les premières pages, nous faisons connaissance avec son disciple Caspar Schott qui, en 1690, décide de retranscrire par écrit ses années d'apprentissage avec le célèbre jésuite. Il se remémore ainsi leurs aventures extraordinaires et incroyables comme l'ascension du volcan Etna pour mieux étudier la lave, la rencontre avec les pêcheurs de Messine qui chantent pour apprivoiser les espadons ou la démystification du miracle de l'apparition de la fée Morgane sur l'île de Malte. Établi à Rome suite à la guerre de Trente Ans, Kircher qui explique l'origine de chaque phénomène en se référant à Dieu, décide de monter un cabinet de curiosités en rassemblant les souvenirs exotiques rapportés par les hommes de sa confrérie en mission d'évangélisation aux quatre coins du monde.
Plus que jamais, il étudie tout : l'alchimie, l'astronomie, la médecine, la volcanologie, la musique, l'égyptologie, l'ethnologie, la théologie, la géographie, ... Expériences et travaux intellectuels occupent toutes ses journées avec une grande intensité. Fidèle à sa devise, « Omnia in Omnibus » (« Tout est dans Tout »), son objectif est de reconstituer l'encyclopédie initiale expliquant tout l'univers. Sur un ton constamment admiratif pour l'œuvre de son maître, Caspar décrit les péripéties qu'il vit en sa compagnie et les riches enseignements qu'il acquiert sur les plans théologiques et scientifiques entre autres.

  Cette hagiographie est en réalité une histoire dans l'histoire puisqu'elle constitue le sujet d'étude sur lequel se penche Eleazard Von Wogau. Ce dernier, correspondant de presse pour l'agence Reuters au Brésil, a été chargé de constituer l'appareil critique de ce texte présenté comme inédit. L'homme est passionné par Kircher depuis ses études à l'Université de Heidelberg en Allemagne et recense depuis de nombreuses années tous les éléments se rapportant au saint homme. Eleazard vit dans la petite ville coloniale d'Alcantara, tout près de Sao Luis, dans l'état du Maranhão. En instance de divorce avec sa femme Elaine et n'entretenant plus qu'une relation épistolaire avec sa fille Mœma, il se réfugie dans le récit épique de Kircher et Schott ; il y voit là une véritable thérapie face aux vicissitudes de la vie familiale.
Entouré d'un perroquet bavard nommé Heiddeger et d'une « cabocla » en guise de servante, Eleazard s'enfonce dans le texte baroque en compagnie du lecteur...

  Parallèlement, ce roman choral nous présente les parcours de Mœma et Elaine.
Cette dernière, jolie brésilienne, recherche elle aussi son graal. Spécialisée en archéologie, elle monte une expédition scientifique afin de trouver des fossiles primitifs datant du Précambrien. Accompagnée de Dietlev, ami géologue de longue date, de l'étudiant Mauro et d'un ponte universitaire plus intéressé par la gloire que la science, elle désire pénétrer en profondeur dans le Pantanal au Mato Grosso en empruntant le fleuve Paraguay.
Guidée par Herman Petersen, trafiquant de drogue au sombre passé nazi, la bande s'aventure dans la jungle brésilienne dans une ambiance moite qui n'est pas sans rappeler celle brossée par Conrad dans Au cœur des ténèbres. Leur périple ne va pas du tout se passer comme prévu : des trafiquants sans scrupules vont intercepter leur embarcation et gravement blesser Dietlev. Pour survivre, la petite troupe devra s'enfoncer à pied dans la jungle et affronter mille dangers...

  Mœma, quant à elle, étudie l'ethnologie à l'université de Fortaleza. Superbe fille au corps bronzé et musclé, elle est en quête d'elle-même à travers une vie sexuelle déjantée et une dépendance aux vertiges de la drogue.
En compagnie de son amie Thaïs, elle embarque leur jeune professeur, Rœtgen, pour une folle virée initiatique dans le Nordeste brésilien. À la recherche des origines indiennes de son pays, la fille d'Eleazard tombe en chemin sous le charme d'un beau gosse connaissant la mythologie des peuples primitifs. Elle fait aussi découvrir à Rœtgen la dure vie des pauvres pêcheurs qui bravent le danger à bord des jangadas.
Ces épisodes donnent lieu à quelques savoureuses digressions sur l'absurdité du monde ou le fossé qui sépare les pays riches des pays pauvres. L'amour et la vérité sont aussi les thèmes abordés au sein de la relation triangulaire qui unit Rœtgen, Mœma et le brésilien dont elle est éprise.

  Bref, tandis que son père s'enfonce dans un manuscrit et que sa mère se noie dans la jungle impénétrable de l'Amazonie, Mœma expose son corps à tous les vices dans les bas-fonds sordides de la nuit brésilienne...

  Enfin, de nombreux autres personnages viennent graviter autour de ce noyau central.
C'est le cas de Loredana, la mystérieuse et ravissante italienne venue se perdre à Alcantara. Cachant un terrible secret, elle est en quête d'une issue à l'impasse dans laquelle elle est inexorablement plongée.
Il y a aussi Nelson, cul-de-jatte, vivant dans les favelas de Pirambu sous la bienveillance de l'oncle Zé. Orphelin, Nelson ne vit plus que pour venger son père mort dans un tragique accident dans l'usine métallurgique appartenant au colonel José Moreira da Rocha. Ce dernier est l'un des protagonistes importants du récit. Gouverneur de l'Etat du Maranhão et riche propriétaire terrien, il ne pense qu'à s'enrichir quitte à outrepasser les lois en commettant quelques accidents irréparables...

  Il serait long et laborieux de présenter ici l'ensemble des personnages qui habitent ce roman foisonnant ainsi que les liens qui les unissent.
Le lecteur navigue dans une succession d'épisodes possédant un rythme narratif à la Dumas et alternant, à travers un découpage très régulier et pointilleux, les allers-retours entre XIXe et XXe siècles. Ainsi, le lecteur se fraie un chemin dans la jungle brésilienne puis déniche une chapelle cachée en plein cœur du Rome baroque ; plus loin, il découvre la vie du plus célèbre des cangaceiros ou tient de passionnantes discussions sur l'art avec le pétillant professeur Euclides da Cunha...
Je n'oublie pas non plus cette plongée avec Loredana dans les ruines antiques cyrénaïques en Libye, clin d'œil glissé par l'auteur à ses propres expéditions archéologiques, ou bien cette folle Macumba que la même jeune femme va vivre dans son chemin initiatique.

  Des images fortes restent une fois le livre refermé !
Je pense à Moéma assise sur son trône lors de la fête de la Yemanja, je revois les anges qui s'envolent au-dessus de la jungle pour rejoindre la « Terre sans mal », je sens encore la chaleur moite de la végétation luxuriante qui entoure la demeure où Eleazard plonge corps et âme dans l'hagiographie de Kircher, je vois toujours ce dernier courir sur les pentes en lave du volcan en éruption ou élucider la raison de sa présence dans la villa baroque Palagonia où la luxure semble régner en tout lieu.

  La richesse des expériences, les mille histoires racontées, la nature rocambolesque des aventures, le foisonnement de données historiques, le portrait du Brésil contemporain, la beauté du style employé et la magie de l'ensemble font de ce roman un livre hors-norme, inclassable et extrêmement original. Il s'agit là d'un travail pharaonique qu'a mené Jean-Marie Blas de Roblès. Le résultat : un chef-d'œuvre.
Pour la petite histoire, l'auteur a passé dix années à construire ce récit. Apeurés, tous les éditeurs consultés ont refusé sa publication. Ce n'est que sur l'insistance de ses amis que le passionné de Kircher a mené de nouveaux efforts pour se faire publier. Ce sont finalement les éditions Zulma, maison ô combien exigeante sur le fond et sur la forme de ses publications, qui ont pris le risque de faire paraître Là où les tigres sont chez eux. Le titre a dès lors remporté en 2008 le Prix Médicis, le Prix Jean Giono et le Prix des lecteurs FNAC !

  Et pour couronner le tout, Jean-Marie Blas de Roblès clôt ce roman par une énorme pirouette à travers l'anagramme Malbois... L'extravagance est totale et la littérature au paroxysme de sa puissance !

[Critique publiée le 10/05/20]

LE GARÇON (Marcus Malte - 2016)

Zulma - 535 pages
18/20   Le meilleur et le pire de l'âme humaine

    En 1908, deux silhouettes gravitent au loin sur la lande. Il s'agit d'un garçon portant sur son dos sa mère mourante afin de rejoindre la mer.
Le voyage s'arrête près de l'étang de Berre à quelques encablures de la Méditerranée. Devant la sépulture, désormais seul face au monde, l'adolescent de quatorze ans poursuit son chemin en remontant vers le nord.
De lui, nul ne connaît le nom. Il ne parle pas et n'a croisé que cinq humains seulement au cours de son existence vécue dans une cabane avec sa mère : « Il sait qu'il se trouve d'autres hommes sur terre mais il n'a pas idée de leur nombre. »
Le choc est donc violent lorsqu'il traverse le premier village et tombe nez à nez avec un cheval de Camargue !
Adopté par la communauté paysanne pour aider aux travaux de la ferme, il reste dix mois dans ce nouvel univers. Les superstitions étant omniprésentes à cette époque, le garçon est considéré comme maudit après la survenue d'un tremblement de terre et chassé. Le voilà qui erre à nouveau...
En longeant une rivière, la chance le met sur la route de Brabek « l'ogre des Carpates ». Ce saltimbanque, voyageant à bord d'une roulotte en compagnie d'un hongre, écume la campagne en présentant ses talents de lutteur. Il prend l'orphelin sous son aile.

  Le meilleur reste encore à venir lorsqu'à nouveau le garçon se retrouve seul. Et c'est une femme qui va le lui offrir.
Le destin le fait entrer par accident dans la vie de Gustave Van Ecke et de sa fille Emma. Petit à petit, les deux êtres vont se découvrir au sens propre comme au sens figuré. Emma n'est pas décontenancée par le mutisme du jeune homme de dix-huit ans et fustige même le moule étouffant de l'éducation : « L'enseignement qu'ils avaient reçu, elle et ses semblables, l'éducation qu'on leur avait donnée étaient sans doute une fenêtre ouverte sur la liberté, mais n'était-ce pas également une cage ? N'était-ce pas un moule, rigide et fonctionnel, à partir duquel tous étaient créés, façonnés à l'identique ? Un modèle unique - dessiné par qui, destiné à quoi ? »
Avec Emma, pianiste et grande lectrice, le garçon découvre l'art à travers les figures de Chopin, Liszt, Verlaine, Stendhal et le grand Mendelssohn. Il est d'ailleurs affublé du prénom Félix en hommage à ce dernier. Surtout, il fait connaissance avec le plaisir charnel, la puissance de l'amour ; comme près de leur arbre fétiche au bord de l'eau où les deux amants enflamment leurs sens : « En ce lieu privilégié ils s'abandonnent. La douceur de l'air, le murmure de l'onde, le clair-obscur portent à la volupté. Et, n'en déplaise au poète, la langueur n'est pas monotone. »
Félix et Emma éveillent aussi leurs sens avec la littérature érotique et les textes licencieux du grand Victor, de Rimbaud ou d'Alfred de Musset. Et l'auteur, Marcus Malte, d'en reproduire quelques extraits.

  Mais, et c'est un truisme, le bonheur ne dure pas éternellement ; il cède la place aux embêtements voire carrément au malheur : « L'un file, l'autre s'éternise. Une simple virgule et c'est quatre années d'existence. Est-ce possible ? » Et ici le mot « malheur » est un euphémisme car c'est de l'apocalypse qu'il s'agit avec l'envahissement de la Belgique par l'Allemagne en août 1914 signant ainsi le déclenchement de la première guerre mondiale.
Emma critique l'absurdité de la guerre qui risque d'être fortement impactante sur la vie des deux hommes qu'elle aime le plus au monde. Elle en veut aux généraux, aux gouvernants et à tous les donneurs d'ordre : « Vont-ils se battre, ceux-là ? Certainement pas. Le courage des autres, le sacrifice des autres : voilà qui leur suffit. Et je n'ai pas l'impression que leur conscience s'en porte plus mal. »
Le garçon quitte ainsi la sensualité, la douceur et le silence pour pénétrer dans l'horreur absolue de la Grande Guerre et sa boue, ses rats, ses cadavres, sa puanteur, ...
Emma continue de refuser cette fatalité dans les lettres qu'elle adresse à son protégé : « Si l'on mettait davantage de moyens dans l'instruction et l'éducation que dans l'armement. Plus de livres et moins de canons ! Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Hugo cette fois. »

  Marcus Malte signe ici un très beau roman sur la nature humaine. Pour cela, il place un adolescent vierge de tout contact à l'aube du XXe siècle, l'un des pires moments de l'histoire mondiale.
On retrouve ici les grands traits caractérisant le mythe de l'enfant sauvage : le garçon ne parle jamais car son enfance s'est construite en dehors des interactions sociales indispensables à l'apprentissage du langage ; il s'adapte facilement à différents types de communauté humaine et possède un instinct de survie bien au-dessus de la moyenne, ce qui lui permettra notamment d'affronter le cataclysme de la première guerre mondiale avec plus de ressources que ses camarades.
En suivant le parcours de ce personnage, le lecteur pourra se faire son opinion ou du moins réfléchir sur les liens unissant culture et nature : la nature humaine existe-t-elle en dehors de toute interaction sociale ? Quel est l'apport de la culture pour construire une personnalité ?

  Félix, ainsi que le surnomme Emma, découvre la beauté absolue. Du corps de sa pianiste aimée il dira qu'il n'a jamais rien vu d'aussi beau ! Puis il côtoie aussi l'horreur absolue et la mort omniprésente sur les champs de bataille.
La confrontation d'une personnalité psychologiquement « vierge » à ces deux extrêmes peut-elle construire un individu raisonnable ? Conduit-elle vers la folie ? La résilience est-elle encore possible ? Visiblement, le garçon, plus que tout autre rescapé de la Grande Guerre, ne semble plus connaître la limite entre le bien et le mal et ne peut que sortir détruit de ses expériences diverses.
Le destin lui aura au moins prouvé que l'homme peut être un génie à travers la musique de Chopin ou la littérature de Hugo et que l'amour fortifie l'âme.
Bref, en plus de la question du destin, ce roman touche à la notion même d'humanité et peut donc poser d'infinies questions.

  Le fond du propos, passionnant et érudit, est rehaussé par l'écriture superbe de l'auteur. Marcus Malte enfile ses mots comme de délicates perles. Le vocabulaire est précis et riche, les métaphores lors des chapitres érotiques sont délicates et très joliment orchestrées. Les échanges épistolaires entre Emma et Félix conduisent également à quelques jeux littéraires savoureux donnant davantage de poésie et de grâce au récit.
Enfin, le rythme employé colle à l'histoire : des phrases sèches pour les landes arides du début à celles longues et langoureuses lors des quatre années de bonheur en passant par celles courtes, hachées, suffocantes pour les tranchées.

[Critique publiée le 10/05/20]

LES CIMETIÈRES SONT DES CHAMPS DE FLEURS (Yann Moix - 1997)

Grasset - 327 pages
17/20   Je t'aime... moi non plus

    Voici la terrible histoire de Gilbert Dandieu.
Installé à Roanne avec Élise et leurs deux enfants, Eléonore et Julien, la vie de cette homme bascule dans l'enfer brutalement. Lors d'un trajet sur l'A10, Élise est victime d'un accident ; les deux enfants sont tués sur le coup. Au moment du choc, « la radio diffusait un sketch. Je suis le seul homme sur la terre à avoir perdu ses enfants à cause de Fernand Raynaud ».
Fou de rage, en souffrance extrême - « je suis orphelin à l'envers » - Gilbert tient sa femme responsable de ce massacre. Il décide alors de faire mener une vie atroce à celle qu'il appelle désormais « assassine », « saloperie », « putain » ou « charogne ». L'observant dans les tâches quotidiennes, il pense : « Continue de t'enlaidir en préparant les nouilles. Mon Dieu que tu es laide entre ton évier et ton placard. »

  Évidemment, cette histoire est l'occasion pour Yann Moix de livrer dans son second roman sa vision clinique de la vie. Ici, on n'enjolive pas les choses, on les dit crûment. Et le lecteur prend en pleine face le pathétisme de nos vies quotidiennes à travers de nombreuses digressions, dans le plus pur style moixien, qui montrent avec franchise le manque de sens auquel beaucoup, esclaves de la société prétendument moderne, sont confrontés. Le récit exige donc du lecteur par moments un minimum de force positive mentale pour surmonter le poids véritable de sa propre vie.

  Pour tenter de survivre et « oublier » ses enfants, Gilbert Dandieu s'imagine concentrer son esprit ailleurs, sur des sujets totalement futiles que personne n'a encore vraiment étudiés. Développer une érudition extrême sur un thème particulier est la thérapie qu'il compte mettre en œuvre : « Ma vie est ruinée ? Qu'à cela ne tienne : je deviendrai le plus grand spécialiste au monde de la correspondance Dandieu-Collot d'Herbois. Je deviendrai un érudit maniaque en numismatique. Un as de la mécanique des fluides. J'écrirai une biographie de 10 000 pages sur l'acteur Jean Sarus, des Charlots. Nul ne connaîtra mieux que moi la production d'aluminium dans la France de 1929. La botanique me livrera ses secrets. Et plus particulièrement les tulipes. Mon avis sur la tulipe aura valeur internationale. Je mènerai des études sur les gravillons de mon jardin. »
On retrouve là bien sûr toute la folie obsessionnelle du détail qui sera par la suite largement exploitée dans un livre comme Podium, véritable exégèse sur la vie du chanteur Claude François.

  Le thème de l'enfance est évidemment présent et cela est d'autant plus marquant quand on sait aujourd'hui à quel point celle de Yann Moix a été très difficile. Il en dresse néanmoins un portrait nostalgique et tellement vrai en l'opposant aux mensonges, calculs et aigreurs de l'âge adulte.
Ainsi, à travers son personnage principal, il énonce que « l'adulte est sérieux dans sa banque, il notifie, certifie, prévoit, il invente des placements, des taux, des maladies sexuellement transmissibles ». Au contraire de l'enfant qui lui « n'oublie rien. Ni la remarque susurrée dans le cou de maman par papa. Ni l'âge du chien. Ni le dernier Noël. Ni la couleur des bottes à pépé. Ni le goût des gommes. Ni les empreintes dans le sable. Ni la tête de cheval du dernier nuage. L'adulte est le brouillon de l'enfant. Je le sais. Le temps se déroule à l'envers. Les hommes meurent avant de naître ».

  Mais, et cela ne surprendra personne, le narrateur n'arrive plus à dormir tant les éclats de rire de ses deux enfants lui manquent. Il végète des heures durant devant la télévision et découvre un univers nocturne d'émissions surréalistes, « un monde parallèle réservé aux insomniaques, aux téléphages, aux névropathes, aux suicidaires et aux fous ».
La folie est présente à chaque page et chaque jour de la vie de Dandieu. Éprouvant un chagrin totalement insurmontable aux limites de la démence, il va jusqu'à vouloir intégrer l'école primaire pour retrouver un peu de ses enfants. Son admission en Cm2 est refusée. Il s'astreint cependant à faire ses devoirs, à travailler ses dictées.
Dès lors, comme bien souvent chez Yann Moix, il y a ces dialogues totalement incroyables, farfelus et absurdes qui font tout le génie de cet écrivain et que l'on ne trouve pas ailleurs ! Ici, il s'agit d'un véritable interrogatoire musclé sur les personnages du dessin animé Barbapapa que fait subir Dandieu à l'ancienne maîtresse de ses enfants. Prise au piège, Melle Pier-Gelicka se retrouve face à un type complètement cinglé menaçant de la frapper si elle n'est pas capable de citer le nom de Barbouille à la question : « Qui c'est ? C'est pas difficile, bon Dieu, pour quelqu'un qu'est spécialiste de nos gosses, hein, qui c'est lui là, le noir, qui peint tout le temps ? »
Grandiose ! Toute l'absurdité de la situation réside dans ce décalage, cette disproportion entre le monde merveilleux des personnages de l'enfance et celui adulte de la violente réalité.

  Ne trouvant plus aucune raison d'exister, Élise met fin à sa vie et à son cauchemar quotidien. Son mari découvre alors le journal qu'elle tenait et dans lequel elle décrivait l'amour jamais démenti qu'elle a continuellement éprouvé pour l'homme de sa vie.
Là, le roman sombre dans l'excès inverse : Gilbert Dandieu ne hait plus sa femme défunte mais se met à l'aimer plus que jamais ! Et sa folie dans l'amour est aussi forte que celle qu'il manifestait dans le dégout de son épouse avant la découverte de son journal intime.
Il décide de consacrer toute son énergie à aimer une femme morte : « Je vais travailler à cette œuvre, ma seule œuvre, sans relâche. Mon œuvre qui sera ta vie. »
L'homme fonde l'Église d'Élisologie où de nombreux chercheurs retracent l'histoire de la femme aimée et dresse son parcours depuis sa naissance. Toute la vie d'Élise est analysée, disséquée, détaillée ; il y aura « des spécialistes de tes étés, des spécialistes de tes lectures d'été, des spécialistes de tes problèmes de santé, des spécialistes de ta toilette, des spécialistes de tes jambes » confie Dandieu à celle qu'il aime désormais plus que tout au monde.

  On ne le dira jamais assez : Yann Moix est l'écrivain de l'excès. Mais c'est un excès fin, intelligent et érudit mêlant absurde, humour et pathétisme. Ses idées, ses digressions, ses dialogues, ses réflexions sont lumineux et criants de vérité. Moix dit les choses avec excès pour mieux appuyer sur la réalité. Son écriture est vraie, sincère, authentique, pointilleuse, exigeante et rend sans cesse hommage à la littérature française par sa qualité et sa beauté.
Fou ou génie, peu importe car comme il le dit lui-même : la littérature et la pathologie sont « des mondes connexes ».

  Enfin, notons que ce livre au titre magnifique complète Jubilations vers le ciel et Anissa Corto au sein d'une trilogie consacrée à l'amour fou.

[Critique publiée le 10/05/20]

PYRAMIDES (Romain Benassaya - 2018)

Critic - 553 pages
18/20   Un space opera vertigineux

    En 2182, un gigantesque vaisseau interplanétaire, le Stern III, quitte la Terre ravagée par la pollution et les guerres conséquentes à la raréfaction des ressources vitales. Transportant mille six cents personnes placées en sommeil prolongé, l'engin a pour destination la planète Sinisyys - mot finnois désignant un bleu particulier - afin d'y installer une colonie humaine.

  Le récit commence lors du réveil des colons. Le commandant ainsi que son second Éric sont les premiers à sortir de la longue phase de biostase. Rapidement, ils se rendent compte que le système informatique ne fonctionne plus et les empêche d'avoir accès aux données de navigation. Où et en quelle année sont-ils ?
Plus étrange encore : le Stern III est posé sur une surface dure et aucune étoile n'est visible sur la voûte céleste.

  Pendant que l'ensemble de l'équipage sort doucement de sa longue torpeur, dont Johanna la compagne d'Éric, une première phase d'exploration est mise sur pied : un équipage descend au pied du Stern III et découvre une surface crayeuse et uniforme.
À bord d'un engin roulant, les sorties se succèdent et permettent de déterminer que le vaisseau humain est coincé à l'intérieur d'une structure en forme de tunnel.
Petit à petit, deux voies s'ouvrent aux terriens : renoncer à la quête de la planète Sinisyys et s'installer durablement dans l'artefact inconnu ou explorer davantage les lieux afin d'en trouver la sortie.
Le vaisseau humain, long de plusieurs kilomètres, est une véritable arche contenant entre autres une forêt en son sein. Celle-ci est entretenue par une variété d'insectes volants génétiquement modifiés et faisant preuve d'une capacité d'adaptation et d'apprentissage phénoménal.
Éric est partisan de l'exploration et rêve de rejoindre une planète viable. Johanna, quant à elle, ne voit la survie de la colonie que dans son déploiement sur leur site présent d'arrivée. Les ressources en alimentation et énergie ne manquent pas à bord du Stern III et de l'eau à l'état gelée est également découverte à quelques jours de route...

  Dès les premières pages, le lecteur est plongé dans un space opera vertigineux. Les courts chapitres se succèdent sans temps mort tout au long de ce pavé. Voilà déjà une première réussite.
La seconde est bien entendu l'histoire elle-même qui est passionnante. Elle reprend une trame classique déjà souvent exploitée en littérature de science-fiction comme dans le désormais classique Rendez-vous avec Rama de Arthur C. Clarke.
Ici, le récit détaille le choix qui s'offre aux colons. Les chapitres alternent entre l'implantation humaine à l'extérieur du vaisseau par la création d'une cité appelée « Nouvelle Ramille » et la découverte du tunnel à bord d'un appareil, L'Ookpik, spécialement conçu pour en parcourir les dimensions gigantesques. Comme dans toute communauté humaine isolée, de vives dissensions voient le jour entre les explorateurs et les bâtisseurs.

  Le roman aborde donc de nombreux sujets à travers les dimensions politique, sociale, scientifique et philosophique. L'auteur privilégie cependant l'action et le mouvement et s'affranchit de toute digression métaphysique ou de justification sur le contexte scientifique qui sert de base au récit. Pour autant, le socle est solide et cartésien, l'histoire est bien construite et argumentée, les rebondissements s'articulent parfaitement.
Le moteur de cette aventure réside dans ce mystère autour du tunnel. Cet artefact est-il artificiel ? Que contient-il ? Une sortie existe-t-elle ? Je ne vais évidemment pas livrer ici certains éléments de réponse.
Bref, voici un livre palpitant avec de l'exploration spatiale, du suspense, des guerres intestines, de l'émotion, des complots et des surprises ! Pyramides offre un beau voyage aux confins de l'espace-temps, il serait dommage de s'en priver !

  L'auteur, Romain Benassaya, est né en 1984 et réside actuellement en Thaïlande où il enseigne le français. Pyramides est son second roman.

[Critique publiée le 10/05/20]

L'HOMME QUI S'ENVOLA (Antoine Bello - 2017)

Gallimard - 318 pages
12/20   Un livre convenu

    Walker est à la tête d'une entreprise de livraison de colis florissante dans le Nouveau-Mexique. Passionné d'aviation, il est marié à Sarah, une femme ravissante et intelligente, père de trois magnifiques enfants et extrêmement riche.
Seulement, malgré le succès et l'argent qui met à l'abri ses enfants et futurs petits-enfants, Walker est frustré ; l'essentiel lui manque : le temps. Ses responsabilités professionnelles, sa famille et ses multiples autres obligations dévorent ses journées. Pour lui, le temps est synonyme de liberté. Et il ne s'achète pas !

  Ce qui au début n'est qu'une lubie devient un plan précis et sérieux : il va mettre en scène sa disparition pour quitter définitivement son quotidien pesant et recouvrir la vraie liberté essentielle à son épanouissement.
Aux commandes de son avion Turboprop, il met le cap sur une chaîne de montagnes voisine et saute de l'appareil en parachute quelques instants avant la terrible collision.
Les dés sont jetés, il ne peut plus reculer. Alors que sa famille doit faire face au terrible chagrin et à l'organisation des funérailles, Walker fuit dans la nature en ayant pris soin au préalable, par un habile montage financier, de se constituer une rondelette somme d'argent sur un compte bancaire étranger.

  Évidemment, l'assurance ne classe pas l'affaire sans preuve de sa mort et, afin d'éviter de payer un dédommagement considérable, engage un détective pour enquêter sur la disparition du riche entrepreneur. Nick Shepherd est mandaté pour mener à bien cette mission. Particulièrement expérimenté, il découvre rapidement que Walker est vivant grâce aux colossaux moyens de recherche qu'il engage.
La traque commence alors à travers les États-Unis...

  Ce roman commence honnêtement : un héros digne de Largo Winch nous est présenté. Cela n'a rien d'étonnant dans une Amérique où il est de coutume que certains réussissent bien plus que d'autres. Pour ce Walker, tout semble ainsi parfait : l'argent, l'amour, la famille. Bref, même les personnages de Santa Barbara ou Amour, gloire et beauté semblent galérer à côté. Seulement, Antoine Bello brosse des portraits assez superficiels et convenus. Les acteurs de son histoire manquent de profondeur et de densité.
Rapidement, la disparition est amenée et la traque est lancée. Soyons honnête, certaines pages de la course-poursuite sont prenantes et bien rythmées. Le lecteur est avide de poursuivre l'aventure pour en connaître le dénouement.
Mais la fin m'a déçu. Je m'attendais à une réelle confrontation entre les protagonistes principaux que sont Walker, Sarah et Nick dans la seconde partie du récit. J'aurais voulu une conclusion plus pimentée, plus surprenante.

  Bref, le thème initial de la disparition volontaire est passionnant, troublant, excitant ; mais cette idée si riche et prometteuse n'est pas suffisamment exploitée. L'auteur manque cruellement d'imagination.
Quant au style littéraire, il est inexistant. L'écriture est plate, informe. Seul le rythme des chapitres a été soigné. J'ai connu bien mieux chez Gallimard !
Antoine Bello a aussi quelques manies qui transparaissent dans son texte : l'informatique le passionne et lorsque Walker doit accéder à Internet en toute discrétion, le lecteur apprend quel modèle précis d'ordinateur il achète (taille de la mémoire, marque du processeur, ...) ainsi que le nom du navigateur qu'il utilise pour ne pas se faire repérer. Ces détails sont assez dispensables et semblent rajoutés principalement pour montrer les connaissances de l'auteur en la matière.
Enfin, la chute est un peu légère. Cette conclusion à l'eau de rose ne m'a pas emballé et m'a rappelé les romans surfaits de Marc Levi ou Harlan Coben...

[Critique publiée le 10/05/20]

SOMMEIL DE SANG (Serge Brussolo - 1982)

Omnibus - 139 pages
15/20   Escale dans un monde inimaginable

    Dans les années 2000, l'homme construit des planètes artificielles en orbite autour de la Terre afin de fuir un monde devenu pollué, hostile et inhabitable à cause de l'activité humaine sans limite. Mais ces satellites se mettent à évoluer de façon autonome et deviennent par conséquent totalement incontrôlables. Des aberrations y surviennent qui font apparaître de nouvelles espèces monstrueuses et qui remodèlent entièrement la géographie originelle.

  Le roman nous emmène sur l'un de ces mondes partis à la dérive. Le sol y est constitué d'un désert acide parsemé de montagnes vivantes. Ces dernières sont en réalité des « animaux-montagnes » : de gigantesques êtres vivants sommeillant pendant des millénaires et offrant leur corps aux habitants fuyant l'acidité des sols. Les animaux-montagnes ne se déplacent uniquement que lorsqu'ils agonisent afin de rejoindre leur sépulture.
Trois peuplades cohabitent dans ce monde inhospitalier : les carnivores, les autonomes et les végétariens.
Les premiers vivent de la viande et ont développé une véritable dynastie de « princes-bouchers ». Leur nourriture et leurs habits en sont constitués. Ils sont puissants et attaquent les animaux-montagnes en fin de vie afin de les dépecer entièrement et récolter leur peau. Ils cohabitent et exploitent les seconds, les autonomes, qui se nourrissent exclusivement de leurs propres cheveux et autres pilosités... Encore une aberration renversante dans ce décor de folie.
Quant aux végétariens, plus pacifiques, ils naviguent dans le désert à la recherche des montagnes pour s'y installer et y faire pousser leur nourriture lorsque des pillards ne les incommodent pas...

  Le récit fait découvrir au lecteur ce lieu étrange et baroque que seul Serge Brussolo est capable d'imaginer tant il est riche, complexe et original. Quelques personnages clés, dont l'autonome An, sont au cœur de l'intrigue qui oscille entre univers abstrait et huis clos angoissant.
Sommeil de sang nous fait ainsi parvenir quelques bribes d'un univers fantasmagorique oscillant entre Mad Max, le Moyen Âge et la science-fiction de Mœbius. Le roman peut être lu sous un angle purement ludique mais aussi d'un point de vue ethnologique et social à travers les mœurs étranges des différentes castes qui vivent en symbiose ou dans une rivalité permanente.

  En 1982, la problématique d'une planète bis est déjà posée ici. Ce livre est donc toujours d'actualité et mérite d'être lu jusqu'au dernier chapitre qui révèle l'envers du décor.
J'ai pu lire ou entendre à plusieurs reprises que Serge Brussolo écrivait des romans de gare. Au contraire ! Je vois ici une grande maîtrise de la langue française, une habileté syntaxique, une richesse du vocabulaire et une densité du propos. Il y a beaucoup de concepts à intégrer et la lecture requiert toute l'attention intellectuelle du lecteur !

[Critique publiée le 10/05/20]