09/10/2008

1275 ÂMES (Jim Thompson - 1964)

Folio Policier - 260 pages 
16/20   Un cinglé qui règle ses comptes 

    Nick Corey est le shérif du canton de Pottsville. On imagine volontiers un bled perdu au fond de l'Amérique profonde des années 60. Ce genre de lieu où la loi est arbitraire et les règles bafouées.
Nick en est d'ailleurs un modèle au cours de ce roman. Il va décider d'instaurer sa propre loi dans son entourage en magouillant, trucidant, manipulant et éliminant les individus qui font le triste quotidien de sa vie. C'est un anti-héros, une pourriture de première qui s'est faite manipuler lors de son mariage avec Myra, qui passe tout son temps avec sa maîtresse Rose et qui rêve de se marier avec Amy, la seule femme qu'il désire vraiment...
Tout ce microcosme tourne autour de lui dans un joyeux bordel et Nick se laisse vivre sans provoquer les choses, dans le plus pur esprit conservateur. Pendant toute sa vie, il aura été peureux, fuyant toutes les responsabilités de son grade. Pour assurer sa ré-élection et aligner les mandats de shérif, il aura préféré ne pas agir ni contre ni pour une cause afin de ne soulever aucune contestation autour de lui. Bref, personne ne voudrait d'un tel shérif qui ne pense qu'à baiser, roupiller (ce qu'il fait quand il s'installe à son bureau) et bouffer.
Peut-être l'ennui, la routine, l'impression de côtoyer le néant du quotidien sont-ils les moteurs de sa crise de conscience ? Alors il s'enfonce dans cet esprit abject et va encore plus loin dans le mépris de la personne humaine.

  Jim Thompson est un écrivain pessimiste. Il propose une vision décadente de la vie des hommes sans doute à cause de sa propre existence qui a connu des périodes difficiles entre cures de désintoxication et relations complexes avec son père. Il a connu le succès dans les années 50 et demeure aujourd'hui l'un des plus grands écrivains américains du XXe siècle.
Cette histoire est une plongée dans le néant, le vide du quotidien, l'ennui. Dans quel état d'esprit l'auteur a-t-il bien pu concevoir ce théâtre de l'absurde, cette galerie de personnages dignes de Samuel Beckett ? Le processus d'écriture a-t-il été une échappatoire, une façon d'exorciser la dure réalité de la vie ? Il est très probable que oui.
Il faut également souligner le style de l'écriture qui épouse parfaitement le fond du propos. À l'existence pourrie des personnages de Pottsville répondent les dialogues savoureux et croustillants qui baignent dans la vulgarité et la médiocrité entre insultes et brimades verbales permanentes.
Lire 1275 âmes c'est finalement un peu comme avaler un triple cheeseburger bien gras et dégoulinant : c'est dégueulasse mais ça fait tellement de bien une fois de temps en temps !

  Extrait : « Ce matin vers dix heures, pendant que j'expédie un deuxième petit déjeuner, vu que j'ai pas mangé grand-chose en me levant, à part trois ou quatre œufs, des crêpes et des saucisses, Rose Hauck me téléphone. [...]
J'en suis à ma troisième tasse de café quand Myra revient. Elle commence à ramasser la vaisselle en marmonnant toute seule, alors je lui demande s'il y a quelque chose qui la tracasse.
- Si c'est ça, hésite pas à le dire, vu que deux cervelles valent toujours mieux qu'une seule.
- Espèce de pauvre... ! Tu vas filer, oui ou non ? Qu'est-ce qui te prend de rester à table ?
- Mais je suis en train de boire mon café. Si tu te donnes la peine de regarder d'un peu près, tu verras que c'est la pure vérité.
- Eh bien, emporte ta tasse et va le boire ailleurs !
- Comment, tu veux que je sorte de table ?
- Oui ! Et dépêche-toi de débarrasser le plancher ! Je suis accommodant et je demande pas mieux que de l'obliger, je lui réponds, mais à bien regarder, ça n'aurait guère de sens que je sorte de table.
- Vu qu'il est quasiment l'heure de manger. Tu vas apporter la soupe d'ici deux ou trois minutes, alors pourquoi je me lèverais de table, si c'est pour me rasseoir tout de suite après ?
- Ouhhh ! Elle fait. Veux-tu déguerpir !
- Sans manger ? Tu veux que je travaille tout l'après-midi avec le ventre vide ?
- Mais tu viens juste... Elle s'étrangle et se laisse tomber sur une chaise.
 »

[Critique publiée le 09/10/08] 

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