12/02/2012

L'ADVERSAIRE (Emmanuel Carrère - 2000)

Folio - 220 pages 
16/20   Le terrible destin d'une famille 

    Le 9 janvier 1993 Jean-Claude Romand tue sa femme Florence et ses enfants Antoine et Caroline, respectivement cinq et sept ans. Il commet le même crime à l'encontre de ses parents et de leur chien chez qui il se rend ensuite. Il tentera, en vain, de supprimer également sa maîtresse. Puis, il passera la fin du week-end prostré sur son canapé devant sa télévision et avalera, dans un dernier geste désespéré, des barbituriques avant de mettre le feu à sa demeure. Les pompiers, alertés par les éboueurs, arriveront à temps pour le sauver.
Jean-Claude Romand a construit sa vie sur un mensonge qui l'a entraîné dans une spirale infernale. Ce mensonge est ce poste d'éminent chercheur à l'Organisation Mondiale de la Santé à Genève. Par pudeur et modestie, il parlait très peu de ses activités professionnelles, comportement qui ne faisait qu'accroître l'admiration que nourrissait son entourage à son égard.
L'homme et sa famille étaient installés dans le pays de Gex, entre le Jura et le lac Léman. Dans ce lieu résidaient de hauts fonctionnaires possédant riches villas et voitures de luxe.
Afin de sauver les apparences, le pseudo-chercheur empruntait de l'argent à ses proches en leur promettant des placements mirobolants. Cette source de revenus assurée, il errait du matin jusqu'au soir sur les aires d'autoroutes à lire des revues scientifiques ou arpentait les chemins boisés de sa région.
Devant entretenir une maîtresse, les dépenses du faux docteur devinrent de plus en plus élevées jusqu'à le mettre dans une situation très embarrassante. Les proches commencèrent à poser des questions sur leurs placements auxquels ils ne semblaient plus avoir accès. Rattrapé par cet engrenage diabolique, l'homme a ainsi supprimé ceux qu'il aimait le plus au monde pour leur épargner la terrible désillusion de vingt années inventées...

  Comment ne pas être bouleversé, intrigué, interloqué par ce drame atroce et la solitude de l'individu face à son secret ?
Emmanuel Carrère a hésité avant de se lancer dans ce récit et a commencé par entreprendre une correspondance avec Romand afin de lui proposer son projet d'écriture. Au final, le texte est fluide et équilibré entre l'art du roman et la minutie de l'enquête. L'auteur se veut le plus fidèle au déroulement des faits mais est également bien obligé d'extrapoler parfois en se mettant à la place du meurtrier.
Dans nos sociétés libérales, nous jouons tous plus ou moins la grande comédie : nous devons paraître heureux, épanouis au travail, posséder des biens matériels qui assoient notre niveau social, exister devant les autres, ... Jean-Claude Romand a joué cette farce jusqu'à son paroxysme, jusqu'au point de non-retour. Il a été jugé et il est hors de question de remettre en cause sa peine ici. Mais force est de constater que la lecture du récit nous laisse un sentiment de pitié à l'égard de cet homme perdu face à ses démons. N'y a-t-il pas là aussi le signe d'une société complètement folle où l'individu n'existe plus qu'à travers ses performances financières, sa réussite sociale ? A titre d'exemple, le climat malsain visant à fustiger les chômeurs durant la campagne présidentielle de 2012 témoigne une fois de plus des limites humaines atteintes par le capitalisme triomphant.

[Critique publiée le 12/02/12] 

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