15/02/2013

TESS D'URBERVILLE (Thomas Hardy - 1891)

Omnibus - 365 pages 
19/20   L'impitoyable fatalité 

    Ce roman victorien débute par la rencontre entre John Durbeyfield, pauvre paysan dans le petit village anglais de Marlott, et le pasteur Tringham qui lui annonce, à sa grande surprise, qu'il n'est autre qu'un des descendants de l'illustre famille des chevaliers d'Urberville.
Aussitôt requinqué par cette nouvelle inimaginable, Durbeyfield s'empresse de claironner haut et fort sa nouvelle noblesse et charge l'ainée de ses enfants, la jeune Tess, d'aller quémander reconnaissance et travail auprès d'un parent éloigné qui porte encore le précieux nom « d'Urberville ».
Tess, fille pure et innocente dévouée au bonheur de sa famille, quitte donc Marlott, sa bourgade natale située dans le val de Blackmoor au sein du comté de Wessex, un lieu imaginaire créé par l'auteur et faisant partie de la mythologie géographique construite au fil de son œuvre littéraire. Se sentant responsable de la mort du cheval de ses parents lors d'un tragique accident de carriole, Tess arrive à Trantridge chez son noble parent écrasée par la culpabilité d'avoir fait perdre un bien si vital aux yeux de sa famille et investie d'une mission réparatrice.
Alec d'Urberville, le jeune aristocrate qui la reçoit est immédiatement sous le charme de la jeune femme, un charme qui annonce déjà en filigrane une issue fatale : « A travers les écheveaux de fumée qui se répandaient dans la tente, il observait Tess et sa gentille et inconsciente façon de croquer. Tandis qu'elle baissait innocemment les yeux sur les roses de son corsage, elle ne pressentait guère que, derrière la brume bleuâtre du tabac, se cachait le "malheur tragique" de sa vie, celui qui allait devenir le rayon sanglant dans le spectre lumineux de sa jeune existence. Elle possédait un don qui, en ce moment, lui était funeste.»
Engagée pour s'occuper de la basse-cour, Tess s'installe chez celui qui s'est fièrement proclamé son « cousin », encore ébaubi par la vision de cette douce présence venue lui demander assistance.
Exhibant fermement ses sentiments amoureux et refusant d'accepter l'indifférence de Tess à leur égard, Alec d'Urberville commet l'irréparable et viole sa servante dans un bois englué par le brouillard lors d'un retour tardif de fête.

  De retour au sein du giron familial, la jeune et innocente fermière met au monde un fils, fruit de sa liaison illégitime, qu'elle baptisera elle-même et qui sera malheureusement la pauvre petite victime d'une mortalité infantile élevée en ces temps anciens.
Brisée physiquement et moralement, bafouée pour avoir commis une lourde faute aux yeux de la société, Tess d'Urberville n'a d'autre choix que de tenter de se reconstruire et surtout continuer à subvenir à ses besoins vitaux.
C'est dans la laiterie de Talbothays, située dans une « plaine verdoyante arrosée par la Froom » qu'elle décide d'offrir ses services. Elle y rencontre Angel Clare, fils de pasteur, pensionnaire lui aussi à la vacherie. Le jeune homme de vingt-six ans y étudie les bestiaux et se forme aux méthodes de culture et d'exploitation. Là encore, l'histoire semble jouée d'avance et Thomas Hardy excelle à inscrire dans les paysages le reflet de l'histoire future : « Dans cette grasse vallée de la Froom aux chauds ferments, où suintait la fertilité, en cette saison où l'on croyait entendre, sous le bruissement de la fécondation, le flot impétueux de la sève, il était impossible que le plus simple caprice d'amour ne devînt passion. Les cœurs étaient tout prêts à le recevoir, imprégnés par ce qui les entourait. Juillet avait passé, et la chaleur de thermidor qui vint à sa suite semblait un effort de la nature pour rivaliser avec le feu qui dévorait les âmes à la laiterie de Talbothays. L'air, si frais au printemps et aux premiers jours de l'été, devenait stagnant, amollissant. Les lourdes senteurs accablaient et, à midi, le paysage semblait en pâmoison. Ces ardeurs éthiopiennes grillaient le haut des pâturages en pente, mais l'herbage restait d'un vert éclatant là où gazouillaient les cours d'eau. Clare n'était pas moins oppressé par le poids de l'été que par la ferveur croissante de sa passion pour Tess, la douce et silencieuse. »
Pourtant rongée par une faute dont elle n'est point responsable, la fragile Tess se laisse porter par ses sentiments envers Clare. Lui cachant son douloureux passé, incompatible avec les conventions sociales de l'époque, elle accepte sa demande en mariage.
Lors de leur séjour nuptial dans une ferme à Wellbridge, Clare apprend la vérité et s'estime trompé sur la pureté de son épouse. Thomas Hardy se fait ici l'avocat de Tess avec brio et une belle philosophie de vie : « Et, en considérant ce que Tess n'était pas, il négligeait ce qu'elle était, et il oubliait que l'imperfection peut être supérieure parfois à la perfection même. »

  L'intrigue est jusqu'ici une histoire assez classique traitant des mœurs amoureuses au Royaume-Uni à la fin du XIXe siècle. La suite du roman devient plus palpitante car elle conduit à la chute finale, propulsant Tess au cœur d'un tragique destin qu'elle n'aura quasiment jamais pu contrôler depuis cette rencontre fortuite entre son père et le pasteur.
Voilà l'effet effroyable de la fatalité qui est la marque de fabrique de l'écrivain anglais Thomas Hardy et à laquelle sont soumis les individus peuplant son œuvre littéraire.

  Né en 1840 dans le comté du Dorset, ce garçon hypersensible, passionné par l'œuvre de Shakespeare notamment, a grandi au sein d'une nature exubérante à laquelle il fait jouer un rôle de premier plan dans ses récits. Ainsi, l'invention du comté du Wessex et de ses cités et le parallèle qui existe entre les paysages et les scènes qui s'y déroulent témoignent d'un grand attachement au milieu rural et d'un hommage à la nature qui, même si elle peut devenir cruelle, est aussi capable d'accompagner des amants vers la félicité absolue.
Le personnage de Tess, par son innocence et ses croyances religieuses, renvoie parfaitement l'image de cette nature mystique. Hardy le décrit de sa plus belle plume dans le passage suivant évoquant le retour au pays natal, le val de Blackmoor : « Les superstitions restent longtemps attachées à ces terres lourdes. Jadis forêt, celle-ci paraissait revêtir à cette heure son ancien caractère ; le proche et le lointain se confondaient ; les arbres, les hautes haies, prenaient des proportions démesurées. Les croyances aux cerfs légendaires, aux sorcières pourchassées, aux fées pailletées de vert et dont le rire moqueur poursuit le voyageur attardé y fourmillaient encore, évoquant en ces parages des multitudes d'esprits malins. Tess passa ensuite près de l'auberge d'un village dont l'enseigne grinçante répondit au salut de ses pas. Elle se représenta sous les toits de chaume, dans les ténèbres, les corps aux muscles détendus sous leurs courtepointes en mosaïques de petits carrés violets, recevant des mains du sommeil des forces nouvelles pour reprendre le labeur du lendemain, dès que la première trace de rose nébulosité apparaîtrait sur les hauteurs de Hambledon. »

  L'écrin final dans lequel sont situées les dernières pages est romantique et grandiose. La station balnéaire de Sandbourne, inspiré par la cité de Bournemouth, est décrite comme « un lieu féerique », « un lieu de flânerie méditerranéen sur les bords de la Manche ». Aux alentours, une forêt de pins offre des instants précieux à Tess qui déclare : « Tout est tourment dehors, ici tout est bonheur. »
Cette course folle s'achèvera sur le site mégalithique de Stonehenge qui symbolise à nouveau cette puissance des décors naturels devant lesquels Tess se résignera encore et toujours à accepter sa condition, aussi injuste fût-elle.

  Tess d'Urberville est devenu un classique de la littérature mondiale et est, à mes yeux, un chef-d'œuvre incontournable. De nombreuses adaptations en ont été tirées dont le film très réussi de Roman Polanski sorti sur les écrans en 1979 et dans lequel l'actrice Nastassja Kinski a endossé le rôle de Tess avec éclat et conviction.

[Critique publiée le 15/02/13] 

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