18/07/2013

LES RÉGULATEURS (Richard Bachman - 1996)

Albin Michel - 388 pages 
17/20   Une histoire démoniaque 

    L'histoire commence durant l'été 1996 dans un quartier résidentiel de Wentworth dans l'Ohio ; un lieu typique de l'Amérique profonde avec son apparente tranquillité...
Dans ce quartier, une rue est décrite : Poplar Street. Elle est bordée de maisons et de jardins aux pelouses bien vertes où les enfants profitent du ciel bleu entre parties de base-ball et descentes à rollers sur les trottoirs pendant que les parents soignent l'herbe par un coup de tondeuse ou sirotent un verre à l'ombre de leurs vérandas...
Ainsi, tout semble apaisé et bien lisse pendant ce « bon vieux mois de juillet parfait » comme l'écrit l'auteur.
Puis, Cary Ripton, le livreur du journal d'annonces, déboule dans la rue à bicyclette et lance un exemplaire vers chacune des habitations. C'est l'occasion de découvrir les locataires de Poplar Street : Brad Josephson arrosant ses fleurs, Johnny Marinville grattant quelques accords de guitare, Gary Soderson buvant de l'alcool encore et encore. Sont également présents le professeur Peter Jackson, rentrant tout juste en voiture chez lui, et le berger allemand Hannibal traversant la route pour attraper le frisbee des jumeaux Reed qui font une partie dans leur jardin avec deux copines, dont la voisine Susi Geller.

  Tout le monde n'a pas encore été présenté mais le décor a déjà été planté de manière magistrale en moins de vingt pages. Et à partir de là : « Les événements vont s'enchaîner très vite et personne, sur Poplar Street, ne comprend encore ce qui arrive. »
En effet, il y a un petit détail que le livreur de journaux a perçu le premier : un van rouge rutilant semble stationné à l'entrée nord de la rue.
D'autre part, bien que personne ne le sache à ce moment-là, l'une des maisons de la rue cache des événements terribles qui se cristallisent autour de Seth Garin, un jeune garçon autiste de huit ans, élevé par sa tante Audrey suite au meurtre de sa famille (parents, frère et sœur). Le gamin est passionné par un western, Les Régulateurs, et une série assez violente, MotoKops 2200.
Les événements vont donc se précipiter et dans cette rue pourtant si accueillante, par un après-midi d'été bien paisible et ensoleillé, un véritable carnage va survenir décimant villas et locataires.
L'univers télévisuel du petit garçon va soudain quitter sa nature de fiction pour devenir réalité. Une réalité improbable, décalée, abstraite, inimaginable et incohérente. La perplexité, l'incompréhension la plus folle et une terreur croissante saisiront instantanément les voisins démunis de Seth Garin et conduiront le lecteur dans un cauchemar.

  Richard Bachman est le pseudonyme utilisé par Stephen King dès 1977 pour écrire incognito ses romans d'horreur et tester ainsi la constance de son talent auprès du public. Le canular a été découvert en 1985 par un étudiant obligeant dès lors le King à « tuer » son alter ego en le faisant succomber à un cancer.
Les Régulateurs serait, d'après la note de l'éditeur en début d'ouvrage, la publication d'un manuscrit découvert en 1994 par la femme de Bachman devenue veuve.
Toute cette mise en scène fantasque démontre le goût de Stephen King pour rendre authentique autant que possible l'existence et la disparition de ce fameux Richard Bachman, auteur entre autres de The running man et La peau sur les os.
Quoiqu'il en soit, le maître de l'horreur signe ici un très bon roman qui demeure intensément violent par des scènes de carnage parfois à la limite du supportable...
Notons que le livre débute par un dessin présentant le plan de Poplar Street avec ses maisons et les noms de chaque habitant. Cette initiative est la bienvenue car, pour rentrer dans le récit, il faut intégrer une bonne vingtaine de personnages, ce qui nécessite une certaine gymnastique de la part du lecteur !

  Ensuite, c'est la descente en enfer avec ce style inimitable, cette faculté unique pour raconter les événements les plus terrifiants en les faisant naître dans des situations plus qu'ordinaires...
Même sous le nom de Bachman, Stephen King aborde des thèmes récurrents dans son œuvre : le travail de l'écrivain à travers un personnage auteur pour les enfants ou bien la guerre du Vietnam et ses démons qui servent d'étalon dans la mesure du degré d'horreur qui s'abat sur cette banlieue de l'Ohio.
Les enfants aussi sont omniprésents : ce sont eux qui ouvrent le récit et c'est au cœur même d'un gamin de huit ans que va se nicher Tak, l'entité diabolique responsable de tout. Depuis Carrie, son premier succès en 1976, en passant par le magistral Ça, l'univers du King s'articule autour d'eux.
Enfin, les armes en vente libre, pointées très souvent du doigt lors des tueries de masse aux États-Unis, sont responsables de deux erreurs mortelles lorsque deux groupes d'habitants décident de quitter leurs maisons pour affronter le mal à l'extérieur. Totalement inutiles face au pilonnage de l'ennemi, ces armes n'auront pour effet que d'alourdir tristement un bilan déjà catastrophique malgré les mises en garde de l'écrivain Johnny Marinville : « Nous prenons des précautions parce que nous savons qu'un revolver peut blesser et tuer, pensa Johnny, mais il y avait plus. À un certain niveau, nous savons que ces armes sont mauvaises, démoniaques. Même leurs partisans les plus forcenés le sentent. »
À noter que Stephen King a publié en 2013, suite notamment à la tuerie de Newton qui a fait vingt-huit morts dans une école primaire en 2012, un petit manifeste dénonçant le lobby américain des armes, représenté par la NRA (National Rifle Association), et appelant à une réglementation plus stricte.
Enfin, précisons que Les Régulateurs a été publié le même jour que Désolation, un autre pavé signé Stephen King cette fois et reprenant les mêmes personnages dans un univers différent. Les couvertures de ces deux récits, indépendants et néanmoins jumeaux, s'assemblent visuellement et prolongent ainsi cette étonnante expérience littéraire.

  Stephen King est un écrivain populaire ; il a vendu des centaines de millions de titres depuis les années 70 à travers le monde. Cantonné aux thèmes de l'horreur et du fantastique, certains critiques ne voient en lui qu'un écrivain de bas étage traitant un genre puéril et mineur.
Ces mêmes détracteurs se renforcent dans leurs convictions en dénonçant les dollars qu'il accumule. Car pour l'intelligentsia littéraire, le succès est forcément douteux, sauf en cas de prix Goncourt ! Plaire au peuple et non seulement à une élite intellectuelle ne saurait être synonyme de qualité littéraire.
Et pourtant...
À travers les livres du King, c'est toute la mythologie moderne américaine qui est disséquée. L'auteur a dressé au fil de son œuvre une radioscopie de l'Amérique des années 60 jusqu'à aujourd'hui avec ses failles, ses peurs et ses traumatismes.
Son Maine natal est à l'image d'une Terre du Milieu de Tolkien, un lieu géographique identifié définitivement associé à son œuvre.
Citée aussi dans Les Régulateurs, l'œuvre naturaliste de l'immense Thomas Hardy semble avoir influencé grandement le côté sombre de l'univers de l'écrivain américain. Et il suffit de se référer à ma chronique du roman Tess d'Urberville pour prendre conscience de la place majeure du poète et romancier anglais dans le monde des lettres depuis plus d'un siècle...
Le style, le ton direct et l'argot souvent employés classent évidement Stephen King dans la catégorie de l'écrivain populaire, accessible par tous. Souvent utilisé de façon péjorative, il faut accoler ici au terme « populaire » celui de « noble » pour caractériser une œuvre qui est aujourd'hui étudiée, analysée, disséquée par des spécialistes, des universitaires.
En 2003, il a d'ailleurs reçu pour l'ensemble de sa carrière d'écrivain le National Book Award, l'une des plus hautes distinctions littéraires aux États-Unis. Il était temps !

[Critique publiée le 18/07/13] 

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