03/09/2017

ANISSA CORTO (Yann Moix - 2000)

Grasset - 294 pages 
17/20   Journal intime d'un névrosé 

    Le narrateur relate sa relation obsessionnelle aux femmes tout au long de ce récit en forme de journal intime.

  Comme l'a défini la psychanalyse, les épreuves de la petite enfance - il faut aussi y ajouter celles de la vie in utero et celles vécues par nos ancêtres d'après la psychogénéalogie - conditionnent notre développement et sont à l'origine des nombreux traumatismes et refoulements qui nous font tant souffrir à l'âge adulte.

  En vacances à la mer durant l'été de l'année 1972, un enfant, alors âgé de quatre ans, est confronté à la noyade de sa copine Anne. Cela est déterminant dans sa construction amoureuse : « Mon intimité avec les femmes était devenue dangereuse. Je les aimais trop : en elles je réclamais Anne. »
1972 devient alors l'année de l'obsession, celle de la musique de Neil Young qu'il continue d'écouter sans cesse, celle d'Anne qu'il ne cesse de chercher dans les relations amoureuses qu'il entreprend.
Adulte, il se réfugie dans cette année charnière par la pensée, le souvenir. Yann Moix dresse ainsi une cartographie du temps, une géographie temporelle. Il écrit : « Nous avons tous une année fétiche, une année éternelle qui coule ses jours innocents, préservés de toute guerre, à ras bord de jeunesse, et nous protège du présent, et nous préserve de l'avenir. »
Après des études sans motivation aucune, il décroche un emploi chez Disney à Marne-la-Vallée. Affublé du costume de Donald Duck, l'anonyme prend alors la peau du célèbre canard. Ce déguisement rend palpable le masque que nous portons tous dans nos sociétés modernes. La vie occidentale n'est qu'une grande pièce de théâtre où chacun joue son rôle. Ici, la farce est portée à son paroxysme à travers un être humain déprimé et névrosé qui pose avec parents et enfants, entre Mickey et Pluto, en arborant sans cesse un sourire de pacotille.

  Comme dans la plupart de ses livres, Yann Moix dénonce la vacuité de l'existence rythmée par une consommation effrénée, les chemins de vie pathétiques que les esclaves du travail se construisent. Les « engouffrés », comme il les nomme, passent leur vie à s'engouffrer dans le métro, le travail, la cantine, le lit, ... Durant leurs rares vacances, ils se retrouvent tous ensemble à parcourir le monde dans des circuits préfabriqués vendus par les mêmes agences de voyage. Chacun croit fuir un système et le dominer mais, en réalité, y reste enfermé comme une mouche dans un bocal.
Comme chez Houellebecq, il y a ce côté déprimant dans les thèmes chers à Moix qui ménage rarement le lecteur en lui renvoyant en pleine figure qui il est réellement. Mais cette lucidité, cerclée de son écrin littéraire, est parfois salvatrice en permettant de prendre du recul sur nos vies éphémères, notre monde financier et de développer notre esprit critique de la société. C'est ainsi que je l'interprète pour ma part...

  Comme il le fera plus longuement dans Podium avec moult détails sur les épreuves permettant de devenir sosie de Claude François, Moix décrit avec précision l'entretien et l'examen nécessaires pour devenir marionnette chez Disney. Ses dialogues délirants et décapants avec l'examinateur, ses descriptions ubuesques des épreuves à concourir constituent des pages délirantes et ô combien jouissives.
Cet humour qui confine souvent à la tragédie est la marque de fabrique de l'auteur. Dans chacun de ses romans, Yann Moix, tel un clown triste, nous fait rire et désespérer simultanément sur notre quotidien. Il sait pointer du doigt les situations absurdes et décrire avec une grande finesse les tourments psychologiques qui nous agitent tous. Clairvoyant sur l'âme humaine et extrêmement doué sur le plan littéraire, il est sans conteste l'un des plus grands écrivains contemporains français.

  Durant son époque Donald, le narrateur tombe fou amoureux d'une jeune femme d'origine algérienne. C'est une relation à sens unique : elle ne s'aperçoit de rien tandis que lui ne pense plus qu'à elle jusqu'à l'obsession. Il la suit, tel un psychopathe, et découvre qu'elle loge dans un HLM de la cité Henri-Barbusse. Il apprend aussi qu'elle se nomme Anissa Corto.
À partir de là, il n'y a plus de mot pour décrire la fièvre qui l'anime, la névrose qui l'habite nuit et jour. Le narrateur confie : « Elle m'obsédait ; sa beauté m'empêchait de dormir la nuit. »
Le nom même de la cité où vit Anissa Corto devient un sujet d'intérêt capital : « Très vite, Henri Barbusse devint pour moi un écrivain culte. »
Il rôde sans cesse près des bâtiments, s'imprègne du quartier, étudie Barbusse et s'empresse de louer l'appartement de celle qui incarne son amour de 1972 lorsque celui-ci est libéré. De façon rétroactive, il parvient ainsi à vivre avec elle en dormant dans sa chambre, en ouvrant les mêmes portes, ...
Yann Moix, féru de mathématiques à travers les références qu'il glisse dans la plupart de ses écrits, distord même le référentiel du temps pour transformer les quelques secondes que dure un regard échangé entre son personnage et son amour en une longue période de vie commune. Tout n'est qu'une question de référentiel finalement ! Et dans cette ré-écriture temporelle, l'auteur réussit à presque vivre avec Anissa Corto.
Le génie de Moix est d'aller très loin dans ses réflexions, digressions et délires en tout genre. Pour autant, son discours ne sombre jamais dans l'incohérence mais garde toujours une rigueur et une logique inébranlables, à condition que le lecteur reste concentré...

  L'écrivain né en 1968 théorise tout, offre un angle de vue cérébral sur les grands thèmes que sont l'amour, la vie et la mort. Anissa Corto, son troisième roman, le prouve une fois de plus. À ces grands motifs shakespeariens vient s'ajouter la folie qui, en accompagnant le lecteur dans le numéro final, apporte toute sa dimension à cette bouleversante tragédie.

[Critique publiée le 03/09/17] 

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