19/04/2019

DEHORS (Yann Moix - 2018)

Grasset - 363 pages 
20/20   Un cri d'indignation dans un écrin littéraire 

    « Un enfant, monsieur le Président, n'est jamais un étranger. Un enfant, où qu'il soit, quel qu'il soit, se trouve toujours au pays des enfants. Le seul pays des enfants, ce n'est pas l'Irak, l'Iran, la Syrie, le Liban, l'Italie, ni la France ; le seul pays des enfants, monsieur le Président, c'est l'enfance. »

  En 2017 et 2018, Yann Moix s'est intéressé de près à la situation des migrants à Calais. Après de nombreux allers-retours sur le lieu, caméra au poing, il a monté un documentaire pour Arte. Re-Calais a été diffusé le 9 juin 2018 sur la chaîne franco-allemande.

  Effaré par l'expérience qu'il a vécue dans la zone de non-droit, il a également adressé une lettre ouverte au président de la République Emmanuel Macron afin de dénoncer sa politique d'accueil des migrants. Publié le 21 janvier 2018 dans le quotidien Libération, la tribune n'a pas manqué de faire réagir le préfet du Pas-de-Calais ainsi que le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb.
L'écrivain a finalement poursuivi sa démarche en écrivant un livre entier à l'attention du Président français. Dehors est une longue missive de plus de trois cents pages où Moix dénonce dans son style bien à lui une politique qu'il juge indigne d'un chef d'État prônant dans ses beaux discours une Europe solidaire et fraternelle envers les peuples en souffrance.

  Yann Moix, génial écrivain de l'excès et de l'absurde, ose prendre position et vider son sac face à la démagogie politique qui perdure sur le sujet des migrants depuis le mandat de Nicolas Sarkozy. Évidemment, on pense tout de suite au J'accuse... ! d'Émile Zola qui prit la défense en 1898 de Dreyfus à travers une lettre adressée publiquement au président Félix Faure. Cela conduira le grand écrivain, au sommet de la gloire, à s'exiler à Londres.
Victor Hugo avait déjà lui aussi publié en 1852 un livre pamphlétaire, Napoléon le Petit, dans lequel il dénonçait avec violence le coup d'État commis par Louis-Napoléon Bonaparte l'année précédente. Il deviendra un proscrit et quittera la France pour la Belgique puis les îles anglo-normandes...
Il y a ainsi une tradition française de l'écrivain garant de la justice et du respect des valeurs de la République : liberté, égalité et fraternité. En toute humilité, Moix s'inscrit dans cette lignée. Et là aussi est tout le pouvoir de la littérature : dénoncer, se révolter, crier l'injustice. L'écrivain est le témoin de son époque, il est le représentant le plus légitime pour traduire en mots les maux du monde. L'écrit demeure l'arme la plus réfléchie ; il permet de poser les faits, d'engager une réflexion, d'approfondir la compréhension, d'enrichir de manière pérenne le débat. Le livre est l'arme de l'intelligence.
La France reste un pays où l'expression n'est pour le moment pas censurée. Nos écrivains doivent saisir cette chance quand d'autres mettent leur avenir en jeu pour avoir pris position avec leur stylo contre des exactions bafouant les droits primordiaux humains. Je pense par exemple à Asli Erdogan en Turquie.

  Rédigé en un mois et demi seulement - un bel exploit -, Dehors décrit de façon factuelle le fonctionnement de la zone calaisienne et de la politique migratoire française tout en livrant des témoignages plus personnels de l'auteur à la suite de son séjour en immersion auprès des victimes directes de cette tragédie mondiale.
L'auteur du gigantesque Naissance, en grand amoureux des mots qu'il est, revient longuement sur le choix du terme « migrant ». Ce mot est selon lui inapproprié et est à remplacer par son cousin « exilé ». Le premier reflète une action choisie de changer de lieu tandis que le second sous-entend le bannissement, l'arrachement, l'obligation de fuir.
Ainsi, il écrit :
« Le migrant est installé à l'intérieur ; l'exilé est propulsé à l'extérieur. La migration est une marche ; l'exil est un bond. La migration est une possibilité ; l'exil est une nécessité. La migration est un au revoir ; l'exil est un adieu. La migration est paix ; l'exil est guerre. La migration est un bonheur ; l'exil est un malheur. La migration est organisée ; l'exil est précipité. La migration est voulue ; l'exil est subi. »
Ou plus loin :
« Le lieu de la migration, c'est une destination ; le lieu de l'exil, c'est l'exil. La migration est transitoire ; l'exil est perpétuel. La migration est finie ; l'exil est infini. »

  Yann Moix construit son discours en s'appuyant sur le texte de Virgile, l'Énéide, qui relate la fuite d'Énée de la cité de Troie dévastée par les grecs.
Il dénonce également l'absurdité des accords du Touquet signés au début des années 2000 et laissant à la France le soin de stopper le flux des exilés vers la Grande-Bretagne. Le Brexit n'a d'ailleurs rien changé, Theresa May s'étant contentée de verser une somme d'argent à notre pays afin de poursuivre son petit marché de sous-traitance du contrôle aux frontières...

  Le fil rouge de ce pamphlet réside dans cette contradiction grossière entre les discours et les actes du président de la République. Ainsi, l'auteur du tragique Anissa Corto étrille à de nombreuses reprises le chef de l'État :
« Votre discours est l'inverse de votre action. »
« Vous vous croyez éloquent : vous n'êtes que démagogue. »
« Essayez, monsieur le Président, d'écouter ce que vous prononcez : vous embrassez toutes les évidences, vous convoquez toutes les tautologies. »
« Je me souviens, disais-je, d'un discours à la Sorbonne. Ce sommet de verbiage convenu, ce chef-d'œuvre du panache rapetassé et de l'éloquence flapie fut péroré, disais-je encore, le 26 septembre 2017. Dans cette terne envolée, vous sortez les grands mots comme jadis, le dimanche, on sortait le haut-de-forme. Dès la première minute, les mots "histoire", "identité", "horizon", "avenir" jaillissent de votre bouche comme, sur le parvis du Centre Beaubourg, les flammes du cracheur de feu torse nu qui se gargarise d'essence à briquet. »

  Autre fait, déjà connu depuis longtemps, mais qu'il faut toujours rappeler : l'Europe est un grand fabricant d'armes et Macron comme ses homologues se félicitent à chaque nouveau gros contrat remporté. Ces mêmes armes feront le lit des violents conflits en Moyen-Orient et en Afrique jetant ainsi des populations désespérées sur les rives méditerranéennes en quête d'un monde meilleur. Ainsi, l'exemple de l'entreprise Thales est éloquent : pourvoyeur de missiles et fusils d'un côté, fournisseur des drones de surveillance des migrants à Calais de l'autre. Un bel exemple d'économie circulaire ! L'Europe de l'argent avant celle de l'humanité.
Yann Moix ne mâche pas ses mots :
« La France, cette belle patrie des beaux droits de l'homme, appuie au Yémen une campagne militaire particulièrement meurtrière. Vous vous réjouissez, je crois, des records de ventes d'armes - à la coalition saoudienne - que nous battons dans cette région en péril, où les ennemis désignés sont les Houthis chiites. »
Et encore :
« Les crimes de guerre font des heureux en France, c'est l'essentiel. Les cadavres des innocents servent de vitrine universelle à l'excellence technologique nationale, monsieur le Président - nous sommes fiers de vous. »

  La notion de « délit de solidarité » est battue en brèche très simplement : citant des citoyens de tout horizon, l'auteur montre quelques exemples aberrants de secours portés à des hommes, femmes et enfants en souffrance absolue et freinés dans leur urgence par des considérations procédurières avant d'être souvent condamnés ensuite par la justice ! Ces anonymes qui devraient être salués comme des Justes sont aujourd'hui vilipendés. C'est, par exemple, le cas de Mme Landry :
« Mme Martine Landry, pour laquelle j'ai plus de respect que je n'en aurai jamais pour vous - pour cette simple raison qu'elle incarne davantage que vous la République dont vous n'êtes que le Président quand elle en est le symbole ; pour cette évidente raison que de la République vous n'avez en charge que la présidence quand elle en a en charge la survivance -, Mme Martine Landry est membre d'Amnesty International ; c'est une délinquante de soixante-treize ans. Elle risque cinq ans de prison et trente mille euros d'amende pour avoir aidé deux exilés mineurs venus d'Italie à pénétrer "pédestrement" en France. »

  Yann Moix manie la langue française à la perfection. Son texte est donc d'autant plus convaincant et justifié.
Il excelle dans l'usage d'envolées lyriques, redondances, anaphores et autres phrases coups de poing. Prince de la prose, l'auteur du burlesque Podium ponctue sans cesse son discours de « Monsieur le Président », rappelant ainsi avec respect que son texte n'est rien d'autre qu'une longue interpellation à celui qui possède une grande partie des clés pouvant améliorer la tragédie qui se joue en Europe et à ses portes.
Le style Moix est entier, excessif avec justesse, percutant et tellement puissant :
« Je sais bien, monsieur le Président, que vous ne savez pas de quoi je parle ; vous n'avez jamais mis les pieds à Calais. Le Calais que vous visitâtes le 16 janvier 2018 n'existe pas, n'a jamais existé. C'était un Calais de cinéma, un Calais classe affaires, un Calais de luxe ; c'était un Calais purgé. Le Calais où vous fîtes un autre de vos fameux discours n'était pas situé à Calais, mais sis dans vos idées. Ce n'était plus le Calais de l'exil, mais le Calais de l'Élysée. Ce n'était plus un Calais d'errance ; c'était un Calais de présidence. Ce jour-là, il y avait moins d'Afghans à Calais qu'à Winnipeg. C'était un Calais pipé. C'était un Calais arrangé. C'était, monsieur le Président, un Calais sur mesure. C'était un Calais macronisé. »

  Dénonçant les tests osseux et les interrogatoires délirants permettant de déterminer si un individu est mineur et donc automatiquement accueilli et protégé par l'État français, Moix « s'amuse » à écrire des lettres de refus. Il laisse ainsi éclater ses talents d'orateur de l'absurde, de dialoguiste de l'impossible dans de longs monologues caricaturant à peine la bureaucratie étatique empêtrée dans sa lourdeur face à des situations humaines réclamant avant tout écoute et compréhension. On se surprend même à rire dans la réponse imaginaire invitant un certain Najib à se suicider proprement pour ne point déranger. Un rire pathétique, un rire oscillant entre pitié, révolte et saturation face à ce déluge de comportements odieux de la part des caciques de l'État français !

  Le chapitre entier dédié au ministre de l'Intérieur est absolument jouissif. J'ai relevé l'ensemble des quolibets incroyables dont Moix affuble Gérard Collomb. En voici la liste :
« tyranneau décati de l'Intérieur »
« Javert cacochyme »
« bouddha chimiothérapique »
« croque-mort de Morris »
« piaculaire punaise de Jupiter »
« corrodante éprouvette d'acide faite d'homme »
« momie frustrée »
« Monte-Cristo de série Z jailli de son ergastule lyonnais »
« rudéral séide »
« aigrefin d'illustré d'avant-guerre »
« excavé héraldique »
« imperturbable Première volaille de France »
« Gnafron de l'hubris »
« flaccide créature »
« Verdurin des noyés d'aujourd'hui
 »

  Et une dernière citation pour le plaisir : « Attifé comme un notaire de la IIIe République, endimanché comme un bourgeois de Charleroi, M. Collomb ânonne, avec une componction sacerdotale, les salmigondis les plus indigents sur tous les sujets qu'il effleure. M. Collomb a le verbe poussif, l'expression morne et le débit paralytique. »

  Que penser du soutien de la France au régime dictatorial du Soudan dans le traitement des migrants ? Collaborer avec les fonctionnaires d'un chef d'État accusé entre autres de crimes contre l'humanité est honteux.
Comment accepter que les compagnies aériennes en France soient dans l'obligation de reconduire ces malheureux dans leur pays d'origine sous peine de se voir infliger de terribles amendes ?
Comment rester insensible face à ce témoignage du jeune homme qui a préféré se suicider dans son centre de rétention français quand il a appris le rejet de sa demande d'asile et pensé aux tortures mortelles qui l'attendaient à son retour « chez lui » ?
Idem en Scandinavie : « En suède, monsieur le Président, des jeunes exilés se sont donné la mort pour ne pas rentrer chez eux ; ils ont préféré la mort choisie à la mort subie. »

  Face aux démagogues et inconscients qui n'ont pas encore compris ce qui nous attend, Moix n'oublie pas de mentionner que le réchauffement climatique est aussi en grande partie à l'origine des migrations et exils actuels. Son emballement va provoquer à court-terme des mouvements bien plus conséquents qu'aujourd'hui : « D'ici trente ans, monsieur le Président, deux cent cinquante millions d'exilés auront quitté leur contrée pour des raisons climatiques. [...] Le réchauffement climatique va exacerber et multiplier les dangers, produisant à l'infini de la mort et de la souffrance. [...] Les frontières seront redessinées, renégociées non par les décisions des hommes mais par les caprices de la nature. Les typhons prendront la place des dictateurs. »

  Yann Moix fait dans Dehors un état des lieux sur la crise migratoire actuelle. Il s'adresse avec ferveur à Emmanuel Macron, garant des valeurs républicaines de liberté, égalité et fraternité, pour l'interpeller sur le manque de compassion de la France envers les exilés et lui démontrer l'absurdité des situations quotidiennes vécues par ces hommes, femmes et enfants qui meurent à petit feu.
Un livre poignant, courageux, essentiel et sans concession avec Emmanuel Macron :
« Parce que la première grande crise du 21e siècle, vous l'aurez ratée ; vous vous rendez coupable, non seulement d'amateurisme, mais de non-assistance à personne en danger. »

  Notre président de la République, ostensiblement attaché aux lettres, restera-t-il indifférent au cri de l'un des plus grands écrivains contemporains de son pays ?

[Critique publiée le 19/04/19]

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