19/04/2019

JUBILATIONS VERS LE CIEL (Yann Moix - 1996)

Grasset - 303 pages 
17/20   Le cul(te) de Hélène 

    Nestor, le narrateur, relate la passion amoureuse à sens unique qu'il a vécue durant sa vie entière pour Hélène.
Dès la vision de cette fille, une alchimie s'est produite en lui ; celle-ci l'a conduit à tous les excès, toutes les tentatives, tous les coups tordus pour l'approcher, la séduire, devenir sa moitié.
Ainsi, Nestor découpe la tête du zouave positionné sur le pont de l'Alma pour la déposer dans le jardin de la bien-aimée, puis écrit le théorème de Pythagore à la peinture sur la route empruntée par le bus qui la mène à l'école afin qu'elle réussisse son interrogation de géométrie, fugue à pied ou en mobylette à travers les plaines de l'Orléanais pour humer la senteur de ses cheveux. Il se rend également dans toutes les librairies de Montargis pour écrire un mot d'amour dans chaque exemplaire en vente de la pièce de Racine, Le Cid, afin que la belle Hélène découvre la déclaration d'amour à l'achat du bouquin dont l'étude est programmée en cours de français.

  Emaillé de passages surréalistes et oniriques, ce roman comporte de nombreuses digressions évoquant l'absurdité du monde, l'injustice des peines de cœur, la vacuité des occupations humaines ou encore le pathétisme de la société du spectacle. On y croise Casimir, Fernando Pessoa, Michel Polnareff, Toulouse-Lautrec et même Jacques-Yves Wayne (condensé de Jacques-Yves Cousteau et John Wayne).
Moix fait preuve d'un style original, abouti et exigeant (ne pas oublier de lire la savoureuse bibliographie imaginaire en fin d'ouvrage). En échange, le lecteur doit parfois s'accrocher pour saisir certaines subtilités et allusions glissées à travers de nombreux jeux de mots et effets de style. Ainsi donc, on peut rire, avoir la nausée, jouir intellectuellement puis transpirer sur certains passages complexes.
Une certitude cependant : Yann Moix est un auteur entier qui ne fait pas semblant d'écrire. Il crache, jette, crie, éructe, éjacule son art littéraire avec une force rarement vue. On aime ou l'on déteste, mais on ne peut rester indifférent !

  Poussant jusqu'à l'extrême son art de l'écriture, Moix joue avec la logique de la pensée. Son texte recèle de nombreuses pépites ; en voici un exemple dans le délire d'une oraison funèbre imaginée en l'honneur de la muse Hélène : « N'être rien à côté d'Hélène, c'était déjà une forme de grandeur. »

  Voici encore un extrait où l'écrivain décrit avec poésie le visage parfait de la jeune femme :
« Ondulés en volutes célestes, entre clair et obscur, les cheveux d'Hélène font sourire jusqu'à ses épaules, qu'elle porte fines et fragiles. Des mèches ricochent en écume sur les vagues à l'âme que dessine son grand front blanc. Ses sourcils sont d'une symétrie de miroir. Sous eux palpitent deux diamants d'un bleu menthe, à la moire mouchetée d'étincelles silencieuses. Chez les autres, on appelle ça des yeux.
La couleurs des lèvres, un rien boudeuse, hésite entre le pourpre de l'anémone et l'orangé du corail. Les joues sont lisses, aiguisées par une perfection de coutelas qui rend le visage menu, presque maigre. C'est quand même incroyable de voir ce que Dieu arrive à faire avec une équerre et un compas. Rien à gommer sur cette figure à la géométrie précise, mélange de chat et d'aigle. Ses dents transpercent le vert brillant des pommes. Oreilles minuscules. Et ce cou où les baisers, tels des ballons à jamais hors-jeu, aiment rouler leur cuir brûlant. Il faudrait des mains spéciales pour le toucher sans l'abîmer.
 »

  Et, pour terminer, ce passage au caractère hautement licencieux qui se pare d'une grâce inattendue à travers une écriture fine, ciselée et métaphorique :
« Les premiers jours, Hélène me refusa son derrière, son popotin ventru moulé dans la braise. Par ignorance ou par superstition, ma belle Sainte canon avait cru devoir exclure Sodome de sa Bible intime. De façon arbitraire, l'inculte avait exclusivement opté pour le triangle d'or, effrayée par le cercle vicieux. Côté face le Paradis, côté pile l'Enfer.
Que d'arguments n'ai-je développés afin qu'elle laissât ma folie s'écouler par ma queue fourchue de diablotin lubrique dans son entonnoir dantesque ! Mais son abîme souterrain, hélas, ne réverbérait pas le moindre écho de mes inlassables requêtes.
 »

  Yann Moix a écrit ce premier roman à vingt-huit ans. Lauréat du prix Goncourt du Premier Roman en 1996, il se positionne d'emblée parmi les plus grands écrivains contemporains par la puissance de son style et la maturité de son propos. Le journaliste littéraire François Busnel considère d'ailleurs Jubilations vers le ciel comme « un des plus grands premiers romans du vingtième siècle ».

[Critique publiée le 19/04/19]

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