19/04/2019

ROMPRE (Yann Moix - 2019)

Albin Michel - 108 pages 
19/20   Perpétuellement condamné à détruire toute relation amoureuse 

    Rencontrer l'âme sœur, tomber amoureux, débuter une vie de couple, l'écrivain Yann Moix l'a réalisé maintes et maintes fois. En revanche, faire durer le bonheur, l'état de grâce, la relation épanouie que peut procurer l'amour, voilà une gageure qui lui semble inaccessible tant il est incapable de ne point mettre un terme à toute relation.
Sa terrible enfance explique en grande partie son comportement actuel : « Toute notre vie, nous cherchons à collecter les hématomes du passé. Se retrouver en situation de supplice, telle est la passion, jusqu'à sa mort, de celui qui enfant s'est fait rouer de coups, a subi les outrages les plus abjects. »
Car le jeune Yann a beaucoup souffert. Il a déjà abordé ce sujet dans plusieurs de ses précédents livres et il le fera encore certainement tant les plaies sont toujours à vif et l'impact sur sa vie actuelle omniprésent. Il est injuste et inhumain de penser qu'au pays de son enfance, on lacérait à coup de rallonges électriques, on tapait dans les côtes, on cognait le visage, on menaçait de mort avec un couteau de boucher à la main. Sans compter les excréments à avaler, les humiliations en famille, les poèmes, premiers romans et livres d'étude volés, confisqués, détruits. Terrifiant...

  « Avoir été frappé enfant a gâché toute ma vie, a souillé, a gangréné mon existence tout entière. »

  C'est en partie sa précédente et excellente œuvre, Dehors, qui l'a indirectement conduit à écrire ce nouvel opus. Il s'est tellement investi dans son enquête sur le traitement honteux des migrants par notre République qu'il a fragilisé son couple avec sa compagne, Emmanuelle. La machine infernale s'est ainsi mise en branle, alimentée par son besoin de souffrir dû à son enfance torturée.

  Avec une acuité et une logique dans lesquelles il excelle, Yann Moix décrypte le mécanisme de la rupture depuis sa date de début jusqu'au point de non-retour qui acte que la relation est définitivement révolue. Dès lors, l'amant éconduit devient « triste à mourir, abattu sur ma moquette, le nez dans les acariens, reniflant comme un maudit ». La douleur est telle qu'il rajoute dans le plus pur style moixien : « Je contre-existe. Je contre-vis. Je contre-respire. Mon cœur contre-bat. »

  Rompre se lit comme une longue confidence sur son mode de fonctionnement avec les femmes. Comme à son habitude, il frappe fort dans l'analyse presque clinique de ses sentiments, il cérébralise la notion de couple jusqu'à la déconstruire brillamment : « Je suis sidéré par cette aliénation de l'homme, de la femme, qui n'ont de cesse de se cadenasser dans ce qui apparaît comme le contraire même de l'amour et de la vie : une institution morbide, livide, rigide. Le couple sanctionne et punit ; il brime et surveille ses occupants. Il est équipé de miradors. »
Parfois, les livres de Moix me font penser à des équations mathématiques tant la logique et la rigueur du propos dominent le texte. L'homme avait débuté des études en maths sup, cela explique sans doute en partie son esprit cartésien.
« Le passé est supérieur à l'avenir. Le passé est le lieu où l'on naît ; l'avenir, le lieu où l'on meurt. On prétend que l'optimiste aime l'avenir et le pessimiste, le passé. Or, préférer l'avenir au passé, c'est préférer ce qui va mourir à ce qui est né. Aimer l'avenir, c'est aimer la mort. Le passé n'est ni statique, ni clos. L'avenir est borné par la mort quand le passé, lui, reste ouvert de toutes parts, béant, mouvant, renouvelé, évoluant ; il remue ; il surprend ; il étonne. Il palpite. Il ne cesse de charrier des nouveautés, de publier des inédits. [...] Rien n'est moins achevé que ce qui est révolu ; rien n'est plus infini que ce qui est terminé. »

  À cette précision dans le contenu vient s'ajouter la forme. Le texte est ciselé avec un talent hors-norme. Les formules percutantes, les aphorismes, le riche vocabulaire, les références littéraires sont un délice et témoignent de sa qualité d'écrivain. Peut-être le plus brillant de sa génération.
C'est en 1977, en CM1, que le petit Yann, alors privé de classe de neige, se réfugie dans l'édition 1974 du Petit Larousse illustré et découvre sa vocation, sa vie : « première sensation que rien, au monde, ne serait plus puissant que la littérature. »
Plus loin, il clame encore son amour des lettres : « Être écrivain détermine tout ce que je suis. Je ne me définis qu'ainsi dans mon rapport aux autres et au monde. »

  Enfin, moins dans ce roman que dans le génial Podium entre autres, Yann Moix glisse quelques phrases délicieuses par leur caractère burlesque ; ainsi, par exemple, lorsqu'il parle d'une « compagne délaissée depuis longtemps, pour qui je n'ai jamais eu plus de sentiments qu'à l'égard d'un pigeon, d'un pot de yaourt ou d'un morceau de trottoir ».
Moix, génial écrivain de la rigueur et de l'absurde !

[Critique publiée le 19/04/19]

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