10/05/2020

LÀ OÙ LES TIGRES SONT CHEZ EUX (Jean-Marie Blas de Roblès - 2008)

Zulma - 768 pages
20/20   “ Songe, penniforme Isthar, à veiller ! ”

    Ce roman s'articule autour d'un pivot central : la vie du jésuite Athanase Kircher dans le XVIIe siècle baroque.
Né en 1602 et mort en 1680, ce personnage, qui a réellement existé, a traversé son siècle avec la volonté insatiable de comprendre la globalité du monde qui l'entourait. Dès les premières pages, nous faisons connaissance avec son disciple Caspar Schott qui, en 1690, décide de retranscrire par écrit ses années d'apprentissage avec le célèbre jésuite. Il se remémore ainsi leurs aventures extraordinaires et incroyables comme l'ascension du volcan Etna pour mieux étudier la lave, la rencontre avec les pêcheurs de Messine qui chantent pour apprivoiser les espadons ou la démystification du miracle de l'apparition de la fée Morgane sur l'île de Malte. Établi à Rome suite à la guerre de Trente Ans, Kircher qui explique l'origine de chaque phénomène en se référant à Dieu, décide de monter un cabinet de curiosités en rassemblant les souvenirs exotiques rapportés par les hommes de sa confrérie en mission d'évangélisation aux quatre coins du monde.
Plus que jamais, il étudie tout : l'alchimie, l'astronomie, la médecine, la volcanologie, la musique, l'égyptologie, l'ethnologie, la théologie, la géographie, ... Expériences et travaux intellectuels occupent toutes ses journées avec une grande intensité. Fidèle à sa devise, « Omnia in Omnibus » (« Tout est dans Tout »), son objectif est de reconstituer l'encyclopédie initiale expliquant tout l'univers. Sur un ton constamment admiratif pour l'œuvre de son maître, Caspar décrit les péripéties qu'il vit en sa compagnie et les riches enseignements qu'il acquiert sur les plans théologiques et scientifiques entre autres.

  Cette hagiographie est en réalité une histoire dans l'histoire puisqu'elle constitue le sujet d'étude sur lequel se penche Eleazard Von Wogau. Ce dernier, correspondant de presse pour l'agence Reuters au Brésil, a été chargé de constituer l'appareil critique de ce texte présenté comme inédit. L'homme est passionné par Kircher depuis ses études à l'Université de Heidelberg en Allemagne et recense depuis de nombreuses années tous les éléments se rapportant au saint homme. Eleazard vit dans la petite ville coloniale d'Alcantara, tout près de Sao Luis, dans l'état du Maranhão. En instance de divorce avec sa femme Elaine et n'entretenant plus qu'une relation épistolaire avec sa fille Mœma, il se réfugie dans le récit épique de Kircher et Schott ; il y voit là une véritable thérapie face aux vicissitudes de la vie familiale.
Entouré d'un perroquet bavard nommé Heiddeger et d'une « cabocla » en guise de servante, Eleazard s'enfonce dans le texte baroque en compagnie du lecteur...

  Parallèlement, ce roman choral nous présente les parcours de Mœma et Elaine.
Cette dernière, jolie brésilienne, recherche elle aussi son graal. Spécialisée en archéologie, elle monte une expédition scientifique afin de trouver des fossiles primitifs datant du Précambrien. Accompagnée de Dietlev, ami géologue de longue date, de l'étudiant Mauro et d'un ponte universitaire plus intéressé par la gloire que la science, elle désire pénétrer en profondeur dans le Pantanal au Mato Grosso en empruntant le fleuve Paraguay.
Guidée par Herman Petersen, trafiquant de drogue au sombre passé nazi, la bande s'aventure dans la jungle brésilienne dans une ambiance moite qui n'est pas sans rappeler celle brossée par Conrad dans Au cœur des ténèbres. Leur périple ne va pas du tout se passer comme prévu : des trafiquants sans scrupules vont intercepter leur embarcation et gravement blesser Dietlev. Pour survivre, la petite troupe devra s'enfoncer à pied dans la jungle et affronter mille dangers...

  Mœma, quant à elle, étudie l'ethnologie à l'université de Fortaleza. Superbe fille au corps bronzé et musclé, elle est en quête d'elle-même à travers une vie sexuelle déjantée et une dépendance aux vertiges de la drogue.
En compagnie de son amie Thaïs, elle embarque leur jeune professeur, Rœtgen, pour une folle virée initiatique dans le Nordeste brésilien. À la recherche des origines indiennes de son pays, la fille d'Eleazard tombe en chemin sous le charme d'un beau gosse connaissant la mythologie des peuples primitifs. Elle fait aussi découvrir à Rœtgen la dure vie des pauvres pêcheurs qui bravent le danger à bord des jangadas.
Ces épisodes donnent lieu à quelques savoureuses digressions sur l'absurdité du monde ou le fossé qui sépare les pays riches des pays pauvres. L'amour et la vérité sont aussi les thèmes abordés au sein de la relation triangulaire qui unit Rœtgen, Mœma et le brésilien dont elle est éprise.

  Bref, tandis que son père s'enfonce dans un manuscrit et que sa mère se noie dans la jungle impénétrable de l'Amazonie, Mœma expose son corps à tous les vices dans les bas-fonds sordides de la nuit brésilienne...

  Enfin, de nombreux autres personnages viennent graviter autour de ce noyau central.
C'est le cas de Loredana, la mystérieuse et ravissante italienne venue se perdre à Alcantara. Cachant un terrible secret, elle est en quête d'une issue à l'impasse dans laquelle elle est inexorablement plongée.
Il y a aussi Nelson, cul-de-jatte, vivant dans les favelas de Pirambu sous la bienveillance de l'oncle Zé. Orphelin, Nelson ne vit plus que pour venger son père mort dans un tragique accident dans l'usine métallurgique appartenant au colonel José Moreira da Rocha. Ce dernier est l'un des protagonistes importants du récit. Gouverneur de l'Etat du Maranhão et riche propriétaire terrien, il ne pense qu'à s'enrichir quitte à outrepasser les lois en commettant quelques accidents irréparables...

  Il serait long et laborieux de présenter ici l'ensemble des personnages qui habitent ce roman foisonnant ainsi que les liens qui les unissent.
Le lecteur navigue dans une succession d'épisodes possédant un rythme narratif à la Dumas et alternant, à travers un découpage très régulier et pointilleux, les allers-retours entre XIXe et XXe siècles. Ainsi, le lecteur se fraie un chemin dans la jungle brésilienne puis déniche une chapelle cachée en plein cœur du Rome baroque ; plus loin, il découvre la vie du plus célèbre des cangaceiros ou tient de passionnantes discussions sur l'art avec le pétillant professeur Euclides da Cunha...
Je n'oublie pas non plus cette plongée avec Loredana dans les ruines antiques cyrénaïques en Libye, clin d'œil glissé par l'auteur à ses propres expéditions archéologiques, ou bien cette folle Macumba que la même jeune femme va vivre dans son chemin initiatique.

  Des images fortes restent une fois le livre refermé !
Je pense à Moéma assise sur son trône lors de la fête de la Yemanja, je revois les anges qui s'envolent au-dessus de la jungle pour rejoindre la « Terre sans mal », je sens encore la chaleur moite de la végétation luxuriante qui entoure la demeure où Eleazard plonge corps et âme dans l'hagiographie de Kircher, je vois toujours ce dernier courir sur les pentes en lave du volcan en éruption ou élucider la raison de sa présence dans la villa baroque Palagonia où la luxure semble régner en tout lieu.

  La richesse des expériences, les mille histoires racontées, la nature rocambolesque des aventures, le foisonnement de données historiques, le portrait du Brésil contemporain, la beauté du style employé et la magie de l'ensemble font de ce roman un livre hors-norme, inclassable et extrêmement original. Il s'agit là d'un travail pharaonique qu'a mené Jean-Marie Blas de Roblès. Le résultat : un chef-d'œuvre.
Pour la petite histoire, l'auteur a passé dix années à construire ce récit. Apeurés, tous les éditeurs consultés ont refusé sa publication. Ce n'est que sur l'insistance de ses amis que le passionné de Kircher a mené de nouveaux efforts pour se faire publier. Ce sont finalement les éditions Zulma, maison ô combien exigeante sur le fond et sur la forme de ses publications, qui ont pris le risque de faire paraître Là où les tigres sont chez eux. Le titre a dès lors remporté en 2008 le Prix Médicis, le Prix Jean Giono et le Prix des lecteurs FNAC !

  Et pour couronner le tout, Jean-Marie Blas de Roblès clôt ce roman par une énorme pirouette à travers l'anagramme Malbois... L'extravagance est totale et la littérature au paroxysme de sa puissance !

[Critique publiée le 10/05/20]

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