10/05/2020

LE GARÇON (Marcus Malte - 2016)

Zulma - 535 pages
18/20   Le meilleur et le pire de l'âme humaine

    En 1908, deux silhouettes gravitent au loin sur la lande. Il s'agit d'un garçon portant sur son dos sa mère mourante afin de rejoindre la mer.
Le voyage s'arrête près de l'étang de Berre à quelques encablures de la Méditerranée. Devant la sépulture, désormais seul face au monde, l'adolescent de quatorze ans poursuit son chemin en remontant vers le nord.
De lui, nul ne connaît le nom. Il ne parle pas et n'a croisé que cinq humains seulement au cours de son existence vécue dans une cabane avec sa mère : « Il sait qu'il se trouve d'autres hommes sur terre mais il n'a pas idée de leur nombre. »
Le choc est donc violent lorsqu'il traverse le premier village et tombe nez à nez avec un cheval de Camargue !
Adopté par la communauté paysanne pour aider aux travaux de la ferme, il reste dix mois dans ce nouvel univers. Les superstitions étant omniprésentes à cette époque, le garçon est considéré comme maudit après la survenue d'un tremblement de terre et chassé. Le voilà qui erre à nouveau...
En longeant une rivière, la chance le met sur la route de Brabek « l'ogre des Carpates ». Ce saltimbanque, voyageant à bord d'une roulotte en compagnie d'un hongre, écume la campagne en présentant ses talents de lutteur. Il prend l'orphelin sous son aile.

  Le meilleur reste encore à venir lorsqu'à nouveau le garçon se retrouve seul. Et c'est une femme qui va le lui offrir.
Le destin le fait entrer par accident dans la vie de Gustave Van Ecke et de sa fille Emma. Petit à petit, les deux êtres vont se découvrir au sens propre comme au sens figuré. Emma n'est pas décontenancée par le mutisme du jeune homme de dix-huit ans et fustige même le moule étouffant de l'éducation : « L'enseignement qu'ils avaient reçu, elle et ses semblables, l'éducation qu'on leur avait donnée étaient sans doute une fenêtre ouverte sur la liberté, mais n'était-ce pas également une cage ? N'était-ce pas un moule, rigide et fonctionnel, à partir duquel tous étaient créés, façonnés à l'identique ? Un modèle unique - dessiné par qui, destiné à quoi ? »
Avec Emma, pianiste et grande lectrice, le garçon découvre l'art à travers les figures de Chopin, Liszt, Verlaine, Stendhal et le grand Mendelssohn. Il est d'ailleurs affublé du prénom Félix en hommage à ce dernier. Surtout, il fait connaissance avec le plaisir charnel, la puissance de l'amour ; comme près de leur arbre fétiche au bord de l'eau où les deux amants enflamment leurs sens : « En ce lieu privilégié ils s'abandonnent. La douceur de l'air, le murmure de l'onde, le clair-obscur portent à la volupté. Et, n'en déplaise au poète, la langueur n'est pas monotone. »
Félix et Emma éveillent aussi leurs sens avec la littérature érotique et les textes licencieux du grand Victor, de Rimbaud ou d'Alfred de Musset. Et l'auteur, Marcus Malte, d'en reproduire quelques extraits.

  Mais, et c'est un truisme, le bonheur ne dure pas éternellement ; il cède la place aux embêtements voire carrément au malheur : « L'un file, l'autre s'éternise. Une simple virgule et c'est quatre années d'existence. Est-ce possible ? » Et ici le mot « malheur » est un euphémisme car c'est de l'apocalypse qu'il s'agit avec l'envahissement de la Belgique par l'Allemagne en août 1914 signant ainsi le déclenchement de la première guerre mondiale.
Emma critique l'absurdité de la guerre qui risque d'être fortement impactante sur la vie des deux hommes qu'elle aime le plus au monde. Elle en veut aux généraux, aux gouvernants et à tous les donneurs d'ordre : « Vont-ils se battre, ceux-là ? Certainement pas. Le courage des autres, le sacrifice des autres : voilà qui leur suffit. Et je n'ai pas l'impression que leur conscience s'en porte plus mal. »
Le garçon quitte ainsi la sensualité, la douceur et le silence pour pénétrer dans l'horreur absolue de la Grande Guerre et sa boue, ses rats, ses cadavres, sa puanteur, ...
Emma continue de refuser cette fatalité dans les lettres qu'elle adresse à son protégé : « Si l'on mettait davantage de moyens dans l'instruction et l'éducation que dans l'armement. Plus de livres et moins de canons ! Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Hugo cette fois. »

  Marcus Malte signe ici un très beau roman sur la nature humaine. Pour cela, il place un adolescent vierge de tout contact à l'aube du XXe siècle, l'un des pires moments de l'histoire mondiale.
On retrouve ici les grands traits caractérisant le mythe de l'enfant sauvage : le garçon ne parle jamais car son enfance s'est construite en dehors des interactions sociales indispensables à l'apprentissage du langage ; il s'adapte facilement à différents types de communauté humaine et possède un instinct de survie bien au-dessus de la moyenne, ce qui lui permettra notamment d'affronter le cataclysme de la première guerre mondiale avec plus de ressources que ses camarades.
En suivant le parcours de ce personnage, le lecteur pourra se faire son opinion ou du moins réfléchir sur les liens unissant culture et nature : la nature humaine existe-t-elle en dehors de toute interaction sociale ? Quel est l'apport de la culture pour construire une personnalité ?

  Félix, ainsi que le surnomme Emma, découvre la beauté absolue. Du corps de sa pianiste aimée il dira qu'il n'a jamais rien vu d'aussi beau ! Puis il côtoie aussi l'horreur absolue et la mort omniprésente sur les champs de bataille.
La confrontation d'une personnalité psychologiquement « vierge » à ces deux extrêmes peut-elle construire un individu raisonnable ? Conduit-elle vers la folie ? La résilience est-elle encore possible ? Visiblement, le garçon, plus que tout autre rescapé de la Grande Guerre, ne semble plus connaître la limite entre le bien et le mal et ne peut que sortir détruit de ses expériences diverses.
Le destin lui aura au moins prouvé que l'homme peut être un génie à travers la musique de Chopin ou la littérature de Hugo et que l'amour fortifie l'âme.
Bref, en plus de la question du destin, ce roman touche à la notion même d'humanité et peut donc poser d'infinies questions.

  Le fond du propos, passionnant et érudit, est rehaussé par l'écriture superbe de l'auteur. Marcus Malte enfile ses mots comme de délicates perles. Le vocabulaire est précis et riche, les métaphores lors des chapitres érotiques sont délicates et très joliment orchestrées. Les échanges épistolaires entre Emma et Félix conduisent également à quelques jeux littéraires savoureux donnant davantage de poésie et de grâce au récit.
Enfin, le rythme employé colle à l'histoire : des phrases sèches pour les landes arides du début à celles longues et langoureuses lors des quatre années de bonheur en passant par celles courtes, hachées, suffocantes pour les tranchées.

[Critique publiée le 10/05/20]

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