10/05/2020

LES CIMETIÈRES SONT DES CHAMPS DE FLEURS (Yann Moix - 1997)

Grasset - 327 pages
17/20   Je t'aime... moi non plus

    Voici la terrible histoire de Gilbert Dandieu.
Installé à Roanne avec Élise et leurs deux enfants, Eléonore et Julien, la vie de cette homme bascule dans l'enfer brutalement. Lors d'un trajet sur l'A10, Élise est victime d'un accident ; les deux enfants sont tués sur le coup. Au moment du choc, « la radio diffusait un sketch. Je suis le seul homme sur la terre à avoir perdu ses enfants à cause de Fernand Raynaud ».
Fou de rage, en souffrance extrême - « je suis orphelin à l'envers » - Gilbert tient sa femme responsable de ce massacre. Il décide alors de faire mener une vie atroce à celle qu'il appelle désormais « assassine », « saloperie », « putain » ou « charogne ». L'observant dans les tâches quotidiennes, il pense : « Continue de t'enlaidir en préparant les nouilles. Mon Dieu que tu es laide entre ton évier et ton placard. »

  Évidemment, cette histoire est l'occasion pour Yann Moix de livrer dans son second roman sa vision clinique de la vie. Ici, on n'enjolive pas les choses, on les dit crûment. Et le lecteur prend en pleine face le pathétisme de nos vies quotidiennes à travers de nombreuses digressions, dans le plus pur style moixien, qui montrent avec franchise le manque de sens auquel beaucoup, esclaves de la société prétendument moderne, sont confrontés. Le récit exige donc du lecteur par moments un minimum de force positive mentale pour surmonter le poids véritable de sa propre vie.

  Pour tenter de survivre et « oublier » ses enfants, Gilbert Dandieu s'imagine concentrer son esprit ailleurs, sur des sujets totalement futiles que personne n'a encore vraiment étudiés. Développer une érudition extrême sur un thème particulier est la thérapie qu'il compte mettre en œuvre : « Ma vie est ruinée ? Qu'à cela ne tienne : je deviendrai le plus grand spécialiste au monde de la correspondance Dandieu-Collot d'Herbois. Je deviendrai un érudit maniaque en numismatique. Un as de la mécanique des fluides. J'écrirai une biographie de 10 000 pages sur l'acteur Jean Sarus, des Charlots. Nul ne connaîtra mieux que moi la production d'aluminium dans la France de 1929. La botanique me livrera ses secrets. Et plus particulièrement les tulipes. Mon avis sur la tulipe aura valeur internationale. Je mènerai des études sur les gravillons de mon jardin. »
On retrouve là bien sûr toute la folie obsessionnelle du détail qui sera par la suite largement exploitée dans un livre comme Podium, véritable exégèse sur la vie du chanteur Claude François.

  Le thème de l'enfance est évidemment présent et cela est d'autant plus marquant quand on sait aujourd'hui à quel point celle de Yann Moix a été très difficile. Il en dresse néanmoins un portrait nostalgique et tellement vrai en l'opposant aux mensonges, calculs et aigreurs de l'âge adulte.
Ainsi, à travers son personnage principal, il énonce que « l'adulte est sérieux dans sa banque, il notifie, certifie, prévoit, il invente des placements, des taux, des maladies sexuellement transmissibles ». Au contraire de l'enfant qui lui « n'oublie rien. Ni la remarque susurrée dans le cou de maman par papa. Ni l'âge du chien. Ni le dernier Noël. Ni la couleur des bottes à pépé. Ni le goût des gommes. Ni les empreintes dans le sable. Ni la tête de cheval du dernier nuage. L'adulte est le brouillon de l'enfant. Je le sais. Le temps se déroule à l'envers. Les hommes meurent avant de naître ».

  Mais, et cela ne surprendra personne, le narrateur n'arrive plus à dormir tant les éclats de rire de ses deux enfants lui manquent. Il végète des heures durant devant la télévision et découvre un univers nocturne d'émissions surréalistes, « un monde parallèle réservé aux insomniaques, aux téléphages, aux névropathes, aux suicidaires et aux fous ».
La folie est présente à chaque page et chaque jour de la vie de Dandieu. Éprouvant un chagrin totalement insurmontable aux limites de la démence, il va jusqu'à vouloir intégrer l'école primaire pour retrouver un peu de ses enfants. Son admission en Cm2 est refusée. Il s'astreint cependant à faire ses devoirs, à travailler ses dictées.
Dès lors, comme bien souvent chez Yann Moix, il y a ces dialogues totalement incroyables, farfelus et absurdes qui font tout le génie de cet écrivain et que l'on ne trouve pas ailleurs ! Ici, il s'agit d'un véritable interrogatoire musclé sur les personnages du dessin animé Barbapapa que fait subir Dandieu à l'ancienne maîtresse de ses enfants. Prise au piège, Melle Pier-Gelicka se retrouve face à un type complètement cinglé menaçant de la frapper si elle n'est pas capable de citer le nom de Barbouille à la question : « Qui c'est ? C'est pas difficile, bon Dieu, pour quelqu'un qu'est spécialiste de nos gosses, hein, qui c'est lui là, le noir, qui peint tout le temps ? »
Grandiose ! Toute l'absurdité de la situation réside dans ce décalage, cette disproportion entre le monde merveilleux des personnages de l'enfance et celui adulte de la violente réalité.

  Ne trouvant plus aucune raison d'exister, Élise met fin à sa vie et à son cauchemar quotidien. Son mari découvre alors le journal qu'elle tenait et dans lequel elle décrivait l'amour jamais démenti qu'elle a continuellement éprouvé pour l'homme de sa vie.
Là, le roman sombre dans l'excès inverse : Gilbert Dandieu ne hait plus sa femme défunte mais se met à l'aimer plus que jamais ! Et sa folie dans l'amour est aussi forte que celle qu'il manifestait dans le dégout de son épouse avant la découverte de son journal intime.
Il décide de consacrer toute son énergie à aimer une femme morte : « Je vais travailler à cette œuvre, ma seule œuvre, sans relâche. Mon œuvre qui sera ta vie. »
L'homme fonde l'Église d'Élisologie où de nombreux chercheurs retracent l'histoire de la femme aimée et dresse son parcours depuis sa naissance. Toute la vie d'Élise est analysée, disséquée, détaillée ; il y aura « des spécialistes de tes étés, des spécialistes de tes lectures d'été, des spécialistes de tes problèmes de santé, des spécialistes de ta toilette, des spécialistes de tes jambes » confie Dandieu à celle qu'il aime désormais plus que tout au monde.

  On ne le dira jamais assez : Yann Moix est l'écrivain de l'excès. Mais c'est un excès fin, intelligent et érudit mêlant absurde, humour et pathétisme. Ses idées, ses digressions, ses dialogues, ses réflexions sont lumineux et criants de vérité. Moix dit les choses avec excès pour mieux appuyer sur la réalité. Son écriture est vraie, sincère, authentique, pointilleuse, exigeante et rend sans cesse hommage à la littérature française par sa qualité et sa beauté.
Fou ou génie, peu importe car comme il le dit lui-même : la littérature et la pathologie sont « des mondes connexes ».

  Enfin, notons que ce livre au titre magnifique complète Jubilations vers le ciel et Anissa Corto au sein d'une trilogie consacrée à l'amour fou.

[Critique publiée le 10/05/20]

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