20/06/2021

COUP DE SANG | JULIA & ROEM (tome 2) (Enki Bilal - 2011)

 Casterman - 90 pages

17/20   Hommage à Shakespeare

    L'histoire se situe maintenant sur la terre ferme et débute par un road-movie mettant en scène H. G. Lawrence au volant de sa Ferrari dans un décor dépouillé et angoissant.
Sur la route, il fait la connaissance de Rœm et Merkt qui marchent désespérément, sans but ni envie de continuer à vivre.

  Les trois hommes recueillent alors un milan sacré blessé par un coup de fusil provenant d'un énorme hôtel désaffecté. Là, se cachent d'autres survivants qui acceptent les premiers pour la nuit tout en leur faisant comprendre que rester davantage ne serait pas judicieux.
Les contacts sont froids, distants. Lawrence, aumônier militaire pour l'ONU, est troublé par les noms des différents protagonistes. Le sien tout d'abord, puis ceux de Rœm et Merkt. Et voilà que maintenant il se met à partager une nuit avec les dénommés Parrish, Tybb et Julia. Cela sonne étrangement comme un remake de la pièce Roméo et Juliette qui mettait en scène le frère Laurence, Roméo, Mercutio, Pâris, Tybalt et Juliette.
Là où la situation devient réellement inquiétante c'est lorsque Tybb tue Merkt et que Rœm se met à déclamer sans le vouloir des tirades de la pièce de Shakespeare !
Dès lors, découpé en trois actes comme au théâtre, le récit prend une tournure particulière et semble joué d'avance. Lawrence, se remémorant tant bien que mal la célèbre tragédie, doit absolument court-circuiter le cours des événements pour préserver les vies de Rœm et Julia : « Cette maudite histoire d'amour se devrait donc de toujours finir mal ? »
La seule certitude dans ce monde qui a perdu presque tous ses repères est que la survenue d'une telle aberration littéraire semble directement liée au bouleversement du climat et de la géographie : « Ce lieu est un micro climat qui s'exprime en Shakespeare. »

  En écho aux citations déjà présentes dans Animal'z, Enki Bilal poursuit sur cette veine en faisant d'une bande dessinée entière une seule citation. Julia & Rœm est en effet une ré-écriture de Roméo et Juliette sous forme d'hommage au grand dramaturge anglais qui a, dans son œuvre, décrit avec perfection et talent les grandes passions humaines.
L'auteur, comme la planète en recomposition elle-même, laisse penser que tout a déjà été dit. Plus largement, il renoue avec ses sujets de réflexion habituels : la répétition des drames de l'histoire et le travail de mémoire sans cesse nécessaire.
Ce tome peut aussi être décodé comme un chant d'amour à la littérature. Après ses dix années d'enfance passées en Yougoslavie, le jeune homme, perturbé par un père fuyant, a dû se construire en France et apprendre la langue de ce pays d'accueil. La littérature et la poésie ont été des socles fondateurs de ce qu'il est aujourd'hui devenu. Shakespeare, traduit dans notre langue par l'un des fils de Victor Hugo, est un auteur essentiel qu'il faut absolument lire !
Enfin, le comportement climaticide des pays dits « riches » reste pointé du doigt à travers des paysages tourmentés, instables et surtout des ciels terrifiants dont les nuages semblent annoncer des catastrophes violentes et irréversibles.
Sur le plan graphique, Bilal assombrit encore son propos en dessinant sur un papier ocre avec quelques rehauts aux pastels blanc, bleu ou bien rouge.

[Critique publiée le 20/06/21]

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